Narvaez marchait rapidement sur Madrid, toujours suivi, à deux ou trois jours de distance, par Seoane et Zurbano. Cette poursuite aurait pu compromettre le succès qu'on attendait de l'entreprise de Narvaez, mais Serrano s'était déjà mis en mesure de le soutenir. Aucun danger ne menaçant plus la Catalogne du côté de Saragosse, Serrano quitta ses positions de Lerida le 12, et donna l'ordre au brigadier Prim, qui occupait. Fraga, de se porter sur Mequinenza, qui venait de se prononcer, et de prendre ensuite la route de Molina. Cette direction diagonale lui faisait gagner plusieurs journées de marche. Le général Serrano suivit Prim avec deux autres brigades; sa division comptait 7,000 hommes d'infanterie, 1,500 chevaux et 5 batteries d'artillerie. Le général Castro resta cantonné sur la Cinca, pour couvrir la Catalogne, avec 1,000 hommes tirés des milices de Barcelone.

Malgré tous les moyens d'excitation mis en usage par Mendizabal, les milices de Madrid paraissaient peu disposées à faire une longue et vigoureuse défense; la crainte du ministre d'Espartero, bien plutôt que le désir de combattre les insurgés, leur faisait conserver leur attitude martiale. La terreur régnait dans la capitale, on arrêtait les suspects, la presse indépendante avait cessé de paraître, et on ne savait rien de ce qui se passait dans les provinces, l'Ayuntamiento était en permanence pour faire face à tous les événements; on continuait jour et nuit les travaux de défense; la milice était toujours debout, par moitié, avec ordre, au premier coup de la générale, de se réunir aux lieux fixés.

Le général Aspiroz, prévenu de l'approche de Narvaez par Guadalahara, fit un quart de conversion vers la droite de Madrid, et se porta, le 14, sur Alcala d'Henarès. Dans ce changement de front, quelques tirailleurs longèrent le mur d'enceinte de la capitale; on leur tira quelques coups de canon, qui blessèrent trois hommes. Le 15, l'avant-garde du général Narvaez déboucha enfin en vue de Madrid, et prit position au village de Fuen-Carral, à une lieue de Madrid; Aspiroz était à Casa-del-Campo, palais de plaisance de la reine, à une demi-lieue. Le 10 au matin, Narvaez envoya un parlementaire à Madrid, et le somma de se rendre. Le 17, la municipalité répondit que Madrid voulait rester neutre jusqu'à la fin de la lutte. Le soir, il y eut un petit engagement entre quelques éclaireurs de Narvaez et la milice; elle eut le courage de tirer un coup de canon; mais, en voyant tomber un capitaine et deux miliciens, tués par les balles des insurgés, elle se sauva à toutes jambes, abandonnant deux pièces de canon, que les soldats de Narvaez dédaignèrent de prendre.

Dans la nuit du 17 au 18, Narvaez, informé de l'approche de Seoane et de Zurbano, se porta au-devant d'eux, et prit position à Torrejon-de-Ardoz, entre Alcala et Madrid. Aspiroz, qui avait fait une reconnaissance sur Aranjuez pour observer Ena, qui s'approchait par cette route avec les débris de sa brigade, se hâta de rejoindre Narvaez; il resta avec 4,000 hommes aux portes de Madrid, pour empêcher toute sortie.

Pendant ces mouvements, les bruits les plus faux étaient répandus à Madrid par Mendizabal, et y entretenaient une sorte de courage. La vérité eut bientôt abattu cet enthousiasme factice. Le 20, on y annonçait à grand bruit l'arrivée à Guadalahara de l'invincible armée d'Aragon, qui devait écraser Narvaez. Le 21 au matin, la population de Madrid assistait à l'entrée d'une colonne de 2,500 hommes et 400 chevaux, débris découragés des corps d'Iriarte et d'Ena, et criait sur son passage: Vive la brave armée! vivent nos frères fidèles! Mendizabal les passa en revue, les flatta, les appela héros, leur fit distribuer 50,000 réaux (12,500 fr.), ce qui formait à peu près tout ce que renfermaient les coffres de l'État.

Le 21, les généraux Seoane et Zurbano couchèrent à Alcala, à deux lieues de Torrejon, où les attendait Narvaez. Le 22, au point du jour, Seoane se mit en mouvement et prit une forte position près de San-Juan-de-los-Hueros, en face de Torrejon; son front était protégé par le Torote, ruisseau encaissé. Seoane avait 8,000 hommes d'infanterie, 600 chevaux et 20 pièces d'artillerie. Narvaez comptait près de 10,000 hommes, dont 1,000 de cavalerie, mais il n'avait qu'une très-faible artillerie. Malgré ce désavantage marqué, surtout quand on attaque de bonnes positions, Narvaez n'hésita pas à se porter sur l'ennemi, qui paraissait vouloir garder la défensive. A six heures du matin, Narvaez forma ses colonnes d'attaque et se mit en mouvement; la fusillade s'engagea bientôt entre les tirailleurs des deux partis, mais mollement; les soldats de Seoane et de Narvaez se parlaient, se reconnaissaient, plusieurs se même pressaient la main au lieu de se battre. Narvaez s'aperçut bientôt de ces dispositions; il s'avança avec courage entre les deux armées, et leur adressa une vive et éloquente allocution. Déjà les soldats de Seoane s'ébranlent pour se réunir à ceux de Narvaez, lorsque Seoane et Zurbano accourent, les arrêtent et rétablissent le combat. Narvaez donne aussitôt l'ordre au brigadier Shelly de se porter rapidement avec la cavalerie sur le flanc de l'ennemi, et de le charger. Ce mouvement, habilement exécuté, termina ce simulacre de bataille; 16 bataillons mettent la crosse en l'air et passent à Narvaez; Seoane est entouré et fait prisonnier; Zurbano, à la tête de 2 bataillons restés fidèles, est forcé de s'éloigner rapidement du champ de bataille. Cette affaire, qui mettait Madrid au pouvoir des prononcés, coûta au corps de Seoane 3 hommes tués et 20 blessés; Narvaez eut 4 hommes blessés, parmi lesquels était le brigadier Shelly.

Mendizabal, malgré la défaite de Seoane et de Zurbano, voulut essayer de résister encore. Il chercha par tous les moyens à maintenir l'excitation fébrile de la milice; mais onze jours de fatigues avaient épuisé son zèle: elle soupirait après le repos. Le véritable état de la question s'était fait jour d'ailleurs à travers les mensongères nouvelles du ministre d'Espartero. La faction des ayacuchos, bonne peut-être pour les camps et les corps-de-garde, s'était montrée si indigne de marcher à la tête de la nation, que la nation lui avait retiré son appui; Madrid ne pouvait soutenir plus longtemps ceux que l'Espagne repoussait. Le 22 au soir, la milice abandonna les postes militaires qu'elle ne voulait plus défendre, et rentra chez elle.

Ainsi abandonné, Mendizabal dut songer à son salut. Sortir de Madrid lui parut dangereux; l'hôtel de l'ambassadeur anglais lui sembla un asile plus sûr que la terre d'Espagne. Il avait assez sacrifié aux intérêts anglais pour croire que M. Aston lui donnerait un refuge. Il s'y présenta dans la nuit, et fut en effet accueilli en ami malheureux.

Le 25 au matin, le général Narvaez, fit son entrée à Madrid à la tête de son corps d'année; non-seulement il n'éprouva aucune résistance, mais il fut reçu par la plus grande partie de la population avec une vive joie. Cette journée fut un véritable triomphe pour lui; toutes les acclamations cependant ne furent pas pour Narvaez. En tête de la 1re brigade, marchait don Juan Prim; la vue de ce jeune officier causa un véritable enthousiasme. Les dames aiment la vaillance, surtout quand elle est accompagnée de jeunesse et de beauté; elles accueillirent donc avec émotion le comte de Reuss, le premier militaire qui eût osé se lever contre le régent, si puissant alors, qui organisa le premier bataillon de l'insurrection, qui tira le premier coup du fusil en combat régulier contre les troupes d'Espartero. De leurs balcons, les dames du Madrid saluaient le jeune héros; leurs douces voix lui envoyaient des vivat; leurs mains jetaient des fleurs et des couronnes de laurier sur son passage. Ce jour sera beau dans toute sa vie; puisse-t-il en mériter encore d'aussi purs! L'armée défila sous le balcon de la jeune reine, heureuse, elle, d'être libre enfin, et de revoir des figures amies.

Narvaez avait donné l'ordre de désarmer la milice et de la dissoudre, pour la réorganiser après épuration; cette opération se fit sans obstacle. Une des choses qu'on doit le plus admirer dans ce succès, c'est que personne ne fut arrêté; les plus compromis parmi les esparteristes purent quitter Madrid sans être inquiétés: Seoane partit pour la France avec un passeport de Narvaez; Zurbano lui-même sortit de Madrid sans obstacle. Narvaez, repoussa toute pensée de représailles, lui, banni par ceux que la victoire mettait à ses pieds. Cette modération fait le plus grand honneur au général Narvaez. Espartero n'eût pas agi avec cette noble générosité, il ne le prouvait que trop devant Séville.