Pendant cette rapide marche de Narvaez, le régent restait à Albacète dans l'inaction la plus complète. Toute l'Espagne l'abandonnait, et il ne faisait rien qui pût révéler ses projets. Ses facultés paraissaient anéanties. On disait tout bas autour de lui que Linage, resté à Aranjuez par suite d'une chute de cheval, avait gardé avec lui l'intelligence et le courage du régent.


Mendizabal, ex-ministre des finances, en Espagne.

Général Prim, comte de Reuss.

Prim et Castro ayant reçu de nombreux renforts, furent enfin en mesure de forcer Zurbano et Seoane à quitter Lerida, Fraga et Balaguez, qu'ils occupaient avec 22 bataillons, 1,000 chevaux et 16 pièces d'artillerie. Ils se retirèrent, le 5, sur Saragosse, ne laissant qu'un bataillon dans le château de Lerida. L'armée de Catalogne ne les poursuivit pas; elle s'échelonna depuis Cervera jusqu'à Tarrega, où Serrano travailla à compléter son organisation et à la mettre en état de combattre les troupes de ligne du régent. A Valladolid, le général Aspiroz organisait 5,000 hommes d'infanterie et 400 chevaux, et se préparait à marcher sur Madrid. En Andalousie, Concha observait Van Halen, et cherchait à empêcher sa jonction avec le régent; Roncali, capitaine-général des provinces basques, rassemblait les troupes de la Navarre et de Guipuscoa pour marcher sur Saragosse par Tudela. Ainsi il y avait vraiment ensemble dans les manoeuvres des corps insurgés; chacun d'eux avait sa mission particulière, mais calculée pour coopérer au succès général.

Seoane, prévenu du rapide mouvement de Narvaez sur Daroca, et pensant que son intention était de se porter sur Catalayud pour enlever les 800 chevaux du dépôt de remonte, et de marcher ensuite sur Madrid, que nulle force ne couvrait, Seoane hâta son retour à Saragosse; il y entra le 7. Le 10 et le 11, la division de Zurbano le rejoignit, et il put se préparer à agir contre le hardi général qui s'aventurait ainsi avec quelques mille hommes, sans artillerie, si loin de sa base d'opérations. Le 15, Seoane et Zurbano sortirent de Saragosse à la tête de plus de 10,000 hommes et d'une nombreuse artillerie, et marchèrent sur Catalayud pour suivre Narvaez.

On put dès lors pressentir que le dénouement aurait lieu à Madrid. En effet, toutes les troupes prononcées et la plus grande partie des forces du régent convergeaient vers ce point des diverses provinces quelles occupaient; le régent seul s'en éloignait. Dans la nuit du 7 au 8 juillet, il quitta Albacète et se porta par Balazote sur la route de l'Andalousie. Cette marche rétrograde lui faisait perdre la partie. S'éloigner de Madrid quand cette ville était menacée de trois côtés; à l'ouest, par le général Urbina, qui commandait les troupes et les insurgés de Badajoz; au nord, par Aspiroz; à l'est, par Narvaez.

Madrid, pour faire l'ace aux dangers qui le menaçaient, n'avait d'autres forces que la milice et quelques faibles détachements de troupes de ligne. Mendizabal, pour obvier autant qu'il était en lui à l'absence des troupes, fit élever rapidement sur les points propices des batteries et des fortifications provisoires, il barricada les principales rues, creusa des fossés; il arma la milice et la contraignit, par ses menaces, à occuper tous les points défensifs. La mise en état de siège, décrétée le 10, lui donna le pouvoir d'agir sans contrôle. Il créa de plus une commission auxiliaire du gouvernement, prise parmi les plus dévoués esparteristes, afin de donner au pouvoir l'impulsion, le prestige et la vigueur nécessaires pour ces circonstances; ce sont les termes du décret de création. Cette commission fut le digne pendant de la bande d'assommeurs formée par ce même Mendizabal.

Tous ces moyens de défense étaient à peine terminés lorsqu'on apprit l'arrivée du général Aspiroz à El Pardo, village à 2 lieues au nord de Madrid. Cette nouvelle causa quelque agitation dans la ville. Une réunion de députés et de notables eut lieu chez Cortina, ex-président des cortès, pour aviser aux moyens de donner une solution pacifique à cette grave situation.

Aspiroz ne pouvait agir seul contre Madrid; il se décida donc à attendre Narvaez qui s'avançait à marches forcées. Le 6, il avait atteint Catalayud, et se trouvait ainsi à trois grandes journées de Seoane, qui ne pouvait d'ailleurs le suivre encore, n'ayant pas réuni ses troupes. Narvaez put donc prendre trois jours de repos à Catalayud pour organiser les troupes qui s'étaient réunies à lui; le 10, il se remit en mouvement avec 12 bataillons et 1,000 chevaux.

Ce jour-là, Espartero était à Val de Penas; le 11, il entrait dans la Sierra-Morena et s'arrêtait au défilé de Santa-Elena, passage important qui commande la grande route de Madrid en Andalousie. De cette position à six jours de Madrid, il menaçait Séville par la route de Cordoue, et Grenade par celle de Jaën. 11 se trouvait en communication avec Van Halen, qui occupait alors Alcala de Guadaïra avec 4,000 hommes et avec le général Caratala, qui quittait Cadix et venait d'entrer en campagne avec 3,000 hommes et 4 bataillons de milices mobilisées; un équipage de siège remontait le Guadalquivir pour bombarder Séville. Ainsi les projets d'Espartero se dévoilaient: il voulait écraser Séville et l'Andalousie; c'est vers ce point qu'il concentrait ses dernières ressources. Il n'avait pas osé attaquer la Catalogne, mais il se jetait sur une province moins bien défendue, moins énergique, et où il trouvait un point d'appui à peu près sûr, Cadix, qui tenait encore pour lui, et un refuge, Gibraltar ou les navires anglais.

L'insurrection s'organisait en Andalousie, Alvarez avait échoué devant Grenade en juin, Van Halen y éprouva un échec en juillet. Depuis longtemps il manoeuvrait entre Cadix, Séville, Cordoue, Jaën et Grenade, sans obtenir d'autre résultat que d'entendre partout sur sa route sonner le tocsin aussitôt qu'il approchait d'une ville ou d'un village. Ses soldats attristés disaient: «Tocan a muerto, on sonne l'enterrement.» Ses seules victoires furent quelques exécutions de malheureux prononcés, enlevés çà et là par ses soldats; quelques soumissions de petites villes sans défense, et surtout beaucoup de pillage. L'Andalousie, ainsi que Barcelone, conservera le nom de Van Halen comme un objet de haine et d'exécration. Repoussé de Grenade et de Séville, il se dirigeait alors sur Cadix pour opérer sa jonction avec Caratala, et attendre l'équipage de siège destiné au bombardement de Séville. Le général Concha observait de Grenade tous ses mouvements, et se préparait à agir.