La conduite militaire de Seoane dans cette circonstance capitale ne fut pas à l'abri de reproches: au lieu de se tenir prêt à soutenir son lieutenant dans sa marche sur la Catalogne, il perdit son temps à parcourir la vallée de l'Ara pour comprimer quelques soulèvements de paysans.
Les troupes du régent n'étaient ni plus heureuses ni mieux conduites dans les autres provinces insurgées: le général Alvarez était forcé de lever le siège de Grenade; Van Halen se promenait sans succès entre Séville, Cordoue et Jaën.
Le 25, le régent arriva à Albacète et y établit son quartier-général; il avait avec lui 5,000 hommes d'infanterie, 800 chevaux et 12 pièces de campagne. Ces troupes furent cantonnées entre cette ville et Chinchilla, qu'elles occupèrent également. Mécontent de la conduite d'Alvarez devant Grenade, il le destitua et le remplaça par le maréchal-de-camp Facundo-Infante, comme capitaine-général de Grenade; par le même décret, il nomma Van Halen général en chef de l'Andalousie.
Le général Serrano, ministre de la guerre sous le ministère Lopez, arriva à Barcelone le 27. Le général Ramon Narvaez, exilé par le régent, et son ennemi personnel, débarqua au Grao, port de Valence, le même jour, avec le général Concha, condamné à mort avec Diego Léon, mais plus heureux que lui, et les brigadiers Pezuela et Shelly. Ils offrirent leurs services à la junte. Leur offre fut accueillie avec enthousiasme, surtout par les troupes. Narvaez ne perdit pas un instant; dès le 29, il travailla activement à l'organisation des troupes pour marcher, dit-il, sur Albacète, et se mit en mouvement le 30.
En Catalogne, Zurbano continuait sa retraite; le 26, il quitta Cervera, que Castro occupa le même jour; le 29, il entra à Lerida. Castro prit position dans les environs pour surveiller ses mouvements. Le manque de cavalerie empêcha Castro et Prim de le pousser plus vigoureusement.
Dans les derniers jours de juin, pendant le séjour du récent à Albacète, un grand nombre de villes adhérèrent au prononciamiento. Le 1er juillet, il ne restait au régent que l'Aragon, l'Estramadure, la Nouvelle-Castille et la Manche. Ce qui aggravait la position du régent et de son gouvernement, c'est que ses coffres étaient vides et qu'aucun impôt n'arrivait à Madrid. Presque toutes les caisses publiques avaient été saisies par les juntes, tous les revenus de l'État étaient perçus par elles; les arsenaux, les ports de mer de la Méditerranée appartenaient aussi à l'insurrection. Ainsi les armes et l'argent, ces deux grands agents de la guerre, étaient en abondance dans les villes et dans les camps prononcés; ils manquaient de plus en plus, au contraire, dans les corps restés fidèles au régent.
Sûre de sa puissance, la junte de Barcelone forma un gouvernement provisoire. Elle convoqua le ministère Lopez dans ses murs. En attendant l'arrivée des membres de ce ministère, elle le constitua dans la personne du général Serrano, et lui donna pouvoir d'agir. Le premier acte émane de Serrano fut celui qui prononça la déchéance du régent.
Après avoir expédié cet acte dans toutes les directions, la junte de Barcelone décréta la démolition des fortifications de la ville: le lendemain, les ouvriers étaient à l'oeuvre.
Les progrès de l'insurrection devenaient se visibles, ils étaient si rapides, que, malgré toutes les précautions prises pour les cacher aux habitants de Madrid, la nouvelle leur en parvint. Il y eut quelques rassemblements. Mendizabal, ministre des finances, gouvernait en l'absence du régent. C'était l'homme qui lui convenait. Disposé à la résistance et à la compression, ne craignant pas de se jeter dans les mesures extra-légales, il organisa un système de terreur qui arrêta tout murmure. La presse elle-même fut muselée, poursuivie et menacée de telle manière, que tous les journaux de Madrid, moins les quatre dévoués au régent, cessèrent leurs publications. Cependant Mendizabal voyait clairement la marche des choses, il en prévoyait le dénouement dès le 20 juin, puisqu'il conseilla à Espartero, avant son départ de Madrid, de rappeler le ministère Lopez. Le régent refusa. «Non, je ne céderai pas, dit-il; que le sabre en décide! Ma destinée est de tomber comme un chef de bande (como un bandolero), sur un champ de bataille.»
Au lieu de se porter sur Albacète où était le régent, le général Narvaez se dirigea rapidement sur Teruel, que le brigadier Ena, venu de l'Aragon pour se réunir à Espartero avec quatre bataillons, trois escadrons et une batterie d'artillerie, assiégeait, depuis plusieurs jours. Ce mouvement inattendu avait un but militaire important; l'occupation de Teruel par les troupes d'Espartero eût donné à ce dernier un point stratégique excellent pour menacer à la fois la Catalogne, Valence et la Murcie, et pour se relier à Saragosse. Narvaez comprit la valeur de ce point, et s'y porta à marches forcées, avec 4,000 hommes et 300 chevaux. Le 1er juillet, Narvaez était à Murviedro; le 2, à Segorbe; le 3, il attaquait Ena, le mettait en déroute et débloquait Teruel; le 4, il se mettait en marche avec un renfort de trois bataillons et d'un escadron qui avaient abandonné Ena pour se joindre à lui; le 5, il entrait à Daroca, sur la grande route de Saragosse à Madrid; il coupait, ainsi la capitale et le régent du principal corps d'armée qui leur restât fidèle.