A part ces excès, le mouvement insurrectionnel se fit sans violence. Le 15 juin, presque toute la Catalogne était debout. Plusieurs villes s'étaient prononcées dans l'Aragon, dans la province de Valence, en Murcie et en Andalousie, et presque partout les autorités militaires s'étaient franchement unies aux autorités civiles.
Le 16 juin, les troupes du capitaine-général Cortinez prêtèrent serment de fidélité à la junte. Le brigadier Castro en prit une partie sous son commandement, et sortit de la ville pour observer Zurbano, qui était encore à Lerida. Après le départ de cette première colonne, forte de six bataillons, mais presque sans artillerie ni cavalerie, le colonel Prim s'occupa activement d'organiser 4,000 volontaires et un escadron de cavalerie, pour soutenir Castro et agir de concert avec lui. C'est sur ces deux officiers, les premiers ralliés à la cause nationale, que reposait le salut de Barcelone et de toute l'Espagne; il fallait empêcher Zurbano de s'approcher de la ville et de prendre possession du fort. Là était alors la question; le gouverneur de Montjouich, le colonel Echalecu, avait reçu l'ordre formel de commencer le bombardement au premier signal d'hostilités commises contre Zurbano; il avait refusé de remettre son commandement au colonel Pujol, nommé par Cortinez pour le remplacer; sa garnison avait résisté à toutes les séductions de la ville et paraissait dévouée à Espartero.
Pendant ce temps, le régent passait des revues à Madrid, il adulait la garde nationale et les troupes de ligne, il cherchait à ranimer les dévouements chancelants et à surexciter l'enthousiasme de ses fidèles, des ayacuchos; mais déjà il put voir que, parmi cette camarilla militaire qui l'avait élevé sur le pavois, il y avait déjà de nombreuses hésitations; la fortune d'Espartero se voilait, les favoris s'en étaient aperçus les premiers. Cette unanimité de l'opinion publique contre le régent, cette réprobation générale qui le frappait sans pitié, avaient ébranlé les plus résolus. Les nombreuses promotions qu'il fit alors dans l'armée, la nomination de Seoane à l'emploi de général en chef des armées d'Aragon, de Catalogne et de Valence; celle de San Miguel au grade de capitaine-général de Madrid; celle du colonel Echalecu, par enjambement du grade de brigadier, au rang de maréchal-de-camp; toutes ces faveurs et beaucoup d'autres que nous taisons ne ranimèrent pas l'affection de l'armée; le bon effet qu'elles auraient pu produire fut détruit par l'élévation de Martin Zurbano au grade de lieutenant-général. La partie noble et généreuse de l'armée vit avec chagrin un tel nomme arriver à ce rang, qui ne devrait être accordé qu'aux hommes les plus distingués par leurs talents et leurs vertus.
Ces nominations faites, le régent fit partir toutes les troupes dont il pouvait disposer, 6,000 hommes à peu près; il ne laissa à Madrid qu'un régiment de cavalerie. Ce départ eut lieu le 20. Le 21, Espartero quitta lui-même la capitale, accompagné des généraux Ferras, ministre de la guerre, et Linage, son conseiller intime; il prit la route de Valence par Aranjuez et Ocana; plusieurs corps devaient le rejoindre en route; le rendez-vous général était fixé à Quintanaz de la Orden, dans la Manche. Le régent avait annoncé que là seulement il révélerait son plan de campagne.
Le matin de son départ, le régent adressa une proclamation à l'Espagne. Il disait que l'agitation du pays nécessitant son intervention personnelle comme chef de la force compressive, il se portait sur les lieux où sa présence était utile: «Dans deux occasions analogues, j'ai quitté la capitale; celle-ci est plus critique; les périls que je vais braver sont plus grands, mais ma valeur et ma fermeté deviendront plus solides et plus sures. Le, courage de ceux qui me regardent, avec raison, comme la bannière de nos libertés grandira, etc.» La lecture de cette proclamation de bravo excita un vif enthousiasme dans la garde nationale de Madrid; elle jura à grands cris de soutenir la régence d'Espartero, jusqu'au 10 octobre 1814, au prix de tout son sang.
La marche du régent vers Valence, celle de Zurbano sur la Catalogne, les menaces de Montjouich, le siège de Grenade par le général Alvarez Toncas, les fusillades de Saragosse, n'arrêtèrent pas les prononciamientos. Chaque jour le régent apprenait le soulèvement de quelques villes. Le 25, à son arrivée à Quintanaz, Espartero put ajouter vingt noms aux noms des villes qu'il se promettait de punir. L'armée lui échappait également par fractions, chaque matin on lui annonçait des défections nouvelles; les hommes qu'il avait comblés de faveurs, les capitaines-généraux tout aussi bien que les simples officiers, que les soldats, se tournaient contre lui et s'unissaient à ses ennemis pour le renverser.
Dans les premiers jours de l'insurrection, le rôle le plus actif, parmi les partisans d'Espartero, appartint sans contredit à Zurbano. Forcé, après le bombardement de Reuss, de battre en retraite sur Lerida, pour ne pas être entouré par les troupes insurgées, il prit à peine quelques jours de repos, reçut quelques renforts, et se mit de nouveau en marche pour la Catalogne. Le 18, il était à Igualada, à vingt-cinq lieues de Lerida et à vingt de Barcelone. Ce fut de ce lieu qu'il expédia au gouverneur du fort de Montjouich l'ordre ainsi conçu: «Au premier feu soutenu que vous entendrez sur la route de Lerida, réduisez Barcelone en cendres.»
Martin Zurbano reçut ce jour-là son brevet de lieutenant-général. Seoane lui adressait aussi de Saragosse un ordre du jour où il lui donnait en outre le titre de capitaine-général et de général en chef de la principauté de Catalogne par intérim. De plus fortes têtes que celle de Zurbano se seraient troublées à la fumée d'un tel encens. Zurbano en fut étourdi; il se crut un grand homme, et, dans son orgueilleux enivrement, il adressa, le 20, une proclamation à la Catalogne; il l'engageait à se soumettre au régent sans délai; à ce prix, il promettait indulgence et oubli du passé. La junte de Barcelone ne répondit que par quelques paroles de mépris à cette proclamation.
L'approche de Zurbano et son ordre au gouverneur de Montjouich furent bientôt connus de Barcelone. Le danger d'un bombardement parut alors si imminent, que les habitants restés en ville se hâtèrent de transporter dans la campagne la moins exposée, leurs meubles, leurs lits, etc. Du 21 au 24, les rues, les places, les portes de la ville, étaient encombrées de gens, de chevaux et de charrettes chargés qui s'éloignaient en toute hâte.
Prim et Castro avaient manoeuvré avec tant d'adresse et de secret depuis quelques jours, qu'ils furent en mesure de cerner Zurbano dans ses positions d'Igualada. Cette ville est située près des monts Serrai, à l'est du côté de Barcelone; elle est séparée de Cervera et de Lerida par des défilés difficiles. Prim menaçait Zurbano du côté de Barcelone; Castro occupait de fortes positions au-delà des monts Serrat, près de Cervera, et coupait ainsi toute retraite à Zurbano. Des sommations de capituler lui furent faites le 21. Il refusa de se rendre, mais il consentit à se retirer sur Lerida. Castro manquait d'artillerie et de cavalerie; Zurbano en était bien pourvu. Pour éviter un combat sanglant, le brigadier Castro lui laissa donc le passage libre, heureux d'avoir forcé cet homme à abandonner la Catalogne. Une correspondance assez curieuse s'établit à ce sujet entre le général Castro et Zurbano; nous regrettons que le défaut d'espace nous empêche de la reproduire. Le 25, Zurbano était à Cervera; toujours poursuivi par Prim et Castro, il se disposait à battre en retraite sur Lerida.