En quittant Barcelone, Zurbano rejoignit ses troupes à Girone, et se dirigea, à leur tête, sur Reuss, où Prim organisait les insurgés. Le 11, il était devant la ville avec 8,000 hommes. Il l'attaqua aussitôt; mais il manquait de grosse artillerie, et, après un combat de plusieurs heures, il fut forcé de battre en retraite. Le 12, avec quelques pièces qu'on lui avait amenées dans la nuit de Tarragone, il attaqua de nouveau Reuss. Pour éviter la ruine de cette ville, le colonel Prim l'évacua et se retira dans les montagnes voisines.
Cependant l'insurrection se développait rapidement et s'organisait sur tous les points: beaucoup de villes avaient adhéré au prononciamiento de Reuss et avaient constitué des juntes. Barcelone s'était placée, dès le 6, à la tête du mouvement; sa junte, qui s'était déclarée junte suprême provisoire, chercha à régulariser la marche des événements, à leur donner de l'ensemble: elle expédia des agents de tous côtés pour exciter les esprits et accélérer les soulèvements. Il y allait de son existence: elle n'avait plus de grâce, plus de pitié à attendre du régent; il fallait le vaincre à tout prix. Le capitaine-général Cortinez et la garnison étaient restés neutres jusqu'alors; seulement il avait été décidé, pour éviter tout conflit, que la junte quitterait Barcelone, et établirait son siège à la Sabadell, village éloigné de trois lieues. C'est de là que sont datés ses premiers actes. Le 8, elle déclara la province de Barcelone indépendante dn gouvernement de Madrid, et fit un appel solennel aux provinces pour se rallier à elle. Elle somma aussi le capitaine-général de se prononcer enfin. Persuadé que les troupes l'abandonneraient s'il attaquait la ville, Cortinez promit de nouveau de rester spectateur passif des événements et d'attendre les ordres de Madrid; mais il fit entrer dans le fort de Montjouich une garnison sûre et de nombreux approvisionnements.
Zurbano était dans les environs de Barcelone avec 14 bataillons, 5 escadrons et 4 batteries; il attendait l'instant propice pour attaquer cette ville. Il était en communication avec le gouverneur de Montjouich, sûr que celui-ci écraserait la ville au premier signal, il allait le donner, lorsque l'insurrection de Tarragone et de plusieurs villes voisines, le 13 et le 14, le força à quitter précipitamment ses positions et à se diriger sur Lerida.
Les événements commençaient à 'inquiéter le régent: la Catalogne était tout entière à l'insurrection, Valence et l'Andalousie s'agitaient de plus en plus: des généraux, des officiers de tout grade, des bataillons entiers, se prononçaient chaque jour contre lui; il comprit enfin qu'il y avait danger sérieux et il se décida à agir.
Rassurée par l'éloignement de Zurbano et par la rapide expansion de l'insurrection, la junte de Barcelone somma de nouveau le capitaine-général Cortinez de s'unir à elle. Le 13, dans la soirée, entraîné par l'exemple de ses officiers et de ses soldats, peut-être aussi par ses convictions personnelles, Cortinez adhéra solennellement à la demande de la junte, et adressa une proclamation au peuple et à l'armée pour leur conseiller l'union, la fidélité à la reine et à la constitution. Il n'était pas question du régent; il semblait déjà hors de cause. Cet acte du capitaine-général causa une vive joie dans la ville. Les troupes et les habitants fraternisèrent; ce jour et le lendemain il y eut fête, générale: danses, festins, illuminations, musique; un Te Deum fut chanté à la cathédrale, des hymnes patriotiques au théâtre. Le 14 au matin, la junte fit sa rentrée à Barcelone, et accorda une gratification aux troupes; elle leur annonça en outre qu'elle les prenait à sa solde, et que leur arriéré, qui était considérable, leur serait payé; elle leur en fit donner aussitôt la moitié sur la caisse de la ville.
Ce même jour, pendant que Barcelone se créait une armée pour renverser l'homme qui l'avait décimée sans pitié, celui-ci, le régent, publiait à Madrid et adressait à toutes les provinces une longue proclamation où il exposait, par leur meilleur côté, tous les actes de son administration; il les excusait tous par la raison du salut de l'État, et terminait ainsi:
«Je dois livrer intacts aux Cortès, qui ont décidé les graves questions qui agitent aujourd'hui les esprits, les dépôts sacrés de la reine et de mon autorité. Je ne les livrerai ni à l'anarchie ni au débordement des passions. Le sort de celui qui a consacré mille fois sa vie à la défense de sa patrie importe peu; mais la reine, la constitution et la monarchie m'imposent des devoirs que je remplirai comme premier magistrat de la nation, et que je défendrai comme soldat. «Le duc de la Victoire.»
Cet acte ne fit aucun effet. Espartero était jugé et condamné comme indigne de cette haute magistrature, dont il avait usé en soldat. Chaque jour, plusieurs cités, plusieurs corps de troupes de ligne se ralliaient à l'insurrection. Malaga, levé le premier, mais qui s'était calmé, se leva de nouveau en apprenant les événements de Barcelone; Grenade l'imita; Tarragone, que Zurbano ne menaçait plus, se prononça le 15 avec un enthousiasme difficile à décrire. Ville, forts, bourgeois et soldats s'unirent pour fêter ce beau jour; la municipalité, en réjouissance de cette heureuse délivrance, fit promener les géants et leur suite (las gigantes y la dulzayna), ce qui n'a lieu que dans les grandes circonstances.
Quelques officiers ne voulurent pas prendre part au mouvement; on leur laissa la liberté de quitter la ville. Ils s'embarquèrent, ainsi que la femme de Zurbano et plusieurs autres dames, sur un brick anglais, qui les transporta à Port-Vendre.
Malheureusement, le prononciamiento ne s'était pas ainsi accompli dans toutes les villes; dans quelques-unes il y avait eu lutte et sang versé. La tentative d'insurrection faite le 9, à Saragosse, par 200 conjurés, eut de nombreux points de ressemblance avec la conspiration de Mallet; comme elle, après un succès de quelques heures, pendant lesquelles le capitaine-général Seoane, les principaux officiers de la garnison et la municipalité furent prisonniers, elle eut sa réaction en faveur des esparteristes, et les vainqueurs d'un instant furent forcés de prendre la fuite; 40 d'entre eux furent arrêtés, jugés par une commission militaire réunie sur-le-champ, presque tous condamnés à mort et exécutés peu de jours après. Le 10, à Valence, la population, furieuse de l'opposition que le gouverneur Gamacho mettait au prononcement, se rua sur lui et l'assassina, ainsi que plusieurs autres personnes dévouées à Espartero. Le capitaine-général Zavala voulut se mettre à la tête dn mouvement, mais la ville n'ayant nulle confiance en lui, le força à sortir de ses murs.