Les rigueurs employées contre Barcelone causèrent en Espagne une indignation générale. Les partisans d'Espartero eux-mêmes jugèrent qu'il avait été trop sévère. Dès ce moment beaucoup de coeurs lui restèrent aliénés.
Aux Cortès, dissoutes le 4 janvier par le régent, pour avoir protesté contre ces rigueurs, avait succédé une Chambre non moins hostile au gouvernement. Dès l'ouverture, le 3 avril, le ministère put juger qu'il aurait contre lui une immense majorité. Cortina, l'un des adversaires du régent, venait d'être nommé à la présidence du Congrès. Ce fut alors que la nouvelle municipalité de Barcelone, élue depuis le 24 avril, lui adressa une demande de mise en accusation du ministère, pour les actes arbitraires commis envers Barcelone en décembre.
Le Congrès commença la discussion de l'adresse. Beaucoup de députés furent d'avis d'y insérer la demande de mise en accusation du ministère, provoquée deux fois déjà. Cette opinion aurait prévalu, le ministère le sentit; le 1er mai il donna sa démission en masse. Cortina, chargé de former un nouveau cabinet, le composa de noms honorés. M. Lopez, ministre de la justice, eut la présidence. Le 11, peu de jours après s'être constitué, le ministère communiqua aux deux Chambres le programme de la conduite qu'il se proposait de tenir. Ce programme reçut l'approbation du Congrès et de la nation; mais il n'en fut pas ainsi à l'ambassade anglaise et au palais de la Buena Vista.
Les premiers actes du ministère Lopez prouvèrent qu'il avait réellement l'intention de marcher selon l'intérêt national, qu'il ne voulait plus être à la remorque de l'Angleterre. Le 18 mai, il proposa plusieurs améliorations, et, dans un but de réconciliation entre le régent et la nation, il demanda la destitution des deux hommes les plus compromis dans les mesures extra-légales de 1842, l'un comme conseiller, l'autre comme agent, de Linage et de Zurbano. Blessé dans ses affections les plus intimes, Espartero refusa formellement d'accorder cette satisfaction à l'opinion publique. Le ministère Lopez donna alors sa démission. Le lendemain 19, le Congrès déclara à l'unanimité moins trois voix que le ministère avait bien mérité de l'Espagne, et que ses représentants lui votaient des remerciements.
Cette rupture solennelle entre les pouvoirs constitutionnels et le régent causa une vive agitation dans les esprits. On dut se préparer aux événements les plus graves. Le 20 mai, le régent se nomma un nouveau ministère; sa composition n'était pas de nature à calmer les appréhensions nationales; des noms flétris y avaient place. La Chambre se crut autorisée, dans cette grave circonstance, à envoyer une adresse au régent pour lui dire qu'elle espérait qu'il ne sortirait pas des principes parlementaires. Espartero reçut la commission avec une insolence militaire fort déplacée, et il répondit sèchement «qu'il agirait de la manière qui conviendrait le mieux au pays.»
La commission rapporta dans le sein des Cortès une irritation qui ne tarda pas à se répandre dans Madrid. Ce jour-là, de nombreux rassemblements eurent lieu à la Puerta del sol. Les nouveaux ministres furent hués par la foule en se rendant au Congrès. Là, ils furent reçus par de nombreux cris de réprobation: A la porte le voleur! cria-t-on à Mendizabal; et il fut forcé de sortir avec ses collègues, qu'on ne voulut pas reconnaître comme ministres. A leur sortie, le peuple les accueillit à coups de pierres, et ce fut avec peine qu'ils regagnèrent leurs hôtels. Le président de la Chambre, Olozaga, termina cette tumultueuse séance par ces paroles: «Dieu sauve la patrie et la reine!»
Le lendemain, les Chambres furent prorogées, puis dissoutes par un décret du 26. A la suite de ce décret, et comme pour adoucir tout ce qu'avaient d'acerbe de telles mesures, le régent publia une ordonnance d'amnistie, et rendit facultatif le paiement de l'impôt qui n'était pas légalement voté, mais ces palliatifs ne diminuèrent en rien l'irritation produite par ce coup d'État. Le ministère et le régent étaient perdus dans l'opinion publique.
Les députés portèrent rapidement dans leurs provinces tout leur mécontentement. Partout ils représentèrent Espartero comme un usurpateur futur du trône d'Isabelle, comme un dictateur impitoyable, et partout les esprits s'agitèrent et se préparèrent à l'insurrection. Le 23 mai, Malaga prit l'initiative et se souleva la première. Le 27, Grenade imita Malaga. Le 30, Reuss forma une junte, sous la présidence de Prim, et se prononça contre le régent. Le colonel Prim rassembla 3,000 hommes et forma le noyau de l'armée insurrectionnelle.
Zurbano, avec son instinct de désordre, avait pressenti ce mouvement depuis longtemps, et s'était préparé à le combattre. Dès le 30, il avait rassemblé toutes les troupes disponibles de la province de Girone, et il se mit en marche.
Barcelone, bien qu'agitée au fond du coeur, était encore calme à la surface. Elle avait été si cruellement frappée six mois auparavant, qu'elle craignait de s'exposer de nouveau à la vengeance du régent; elle attendait. Le 5 juin, un officier-général entre dans ses murs, il suit la Rambla, accompagné de quelques cavaliers; c'est Zurbano. Des passants l'ont reconnu et son nom vole de bouche en bouche; mais ce n'est pas l'affection qui le porte ainsi, c'est la haine, c'est le mépris. Les promeneurs se rapprochent de lui, et bientôt le cri: Meure Zurbano! se fait entendre de toutes parts. Il est entouré, poursuivi et forcé de se réfugier dans un hôtel. Plein de rage, il ne tarde pas à se montrer au balcon et à menacer le peuple. Des troupes arrivent pour le protéger; aussitôt il sort à cheval avec quatre compagnies d'infanterie, 50 dragons, et revient sur la Rambla comme pour braver le peuple. Des cris: Meure Zurbano! meure Espartero! sortent de la foule qui s'accroît sans cesse. Zurbano, Furieux, met le sabre à la main et ordonne à sa troupe de charger le peuple: nul soldat n'obéit. Alors, comme un fou en délire, il charge seul sur cette masse (voir la gravure, page 313). Forcé de fuir, il quitta la ville enfin, mais en appelant sur elle tous les maux.