Sans lever les yeux sur Buonvicino: «Soyez le bienvenu,» dit-elle d'une voix mélodieuse en inclinant doucement sa tête charmante, lorsque le page, soulevant la portière, répéta le nom du cavalier qu'il introduisait. Buonvicino était trop agité lui-même pour remarquer si dans le son de la voix de Marguerite quelque tremblement n'annonçait pas l'émotion du coeur. Pressé d'entamer la conversation: «Madame, lui demanda-t-il, quel est ce livre qui attire ainsi votre attention?»
Elle répondit: «C'est le don le plus cher que mon père m'ait fait lorsque je me suis mariée. Excellent père! dans les paisibles années de sa vieillesse, il s'occupait, quelques heures chaque jour, à écrire une page de ce livre avec le soin que vous voyez. C'est lui qui a peint et doré les miniatures qui ornent ces lettres capitales; ces festons du frontispice sont de sa main; mais ce qu'il y a de plus précieux, de plus admirable, ce sont les pensées qu'il confiait à ces pages. Il me les donna avec un dernier baiser lorsque je quittai sa maison pour venir dans celle de mon mari. Vous pensez si ce livre est précieux pour moi. Mais, puisque ma bonne fortune vous amène ici en ce moment, serais-je trop hardie de vous demander si vous voulez m'en lire quelques passages?»
Les désirs de Marguerite étaient des ordres pour Buonvicino; il s'empressa d'y obéir avec d'autant plus d'empressement, que cette lecture allait l'arracher à une situation pénible et embarrassée. Approchant donc un escabeau, il s'assit près de sa maîtresse. Marguerite reprit le travail de sa dentelle, la demoiselle continua de coudre, et Buonvicino ayant pris le livre d'une main avide, commença à voix haute à la page où Marguerite s'était arrêtée.
«Supposons, ma fille, que la passion efface de ta pensée ce Dieu que tu as pris à témoin des serments faits à ton époux; supposons que rien ne transpire parmi les hommes, qui, sans écouter tes excuses, te condamneraient devant le tribunal de l'opinion; ton mari lui-même ignorera toujours tes crimes envers lui,--dans quelle position te trouveras-tu vis-à-vis de toi-même? A peine auras-tu consommé ta faute, adieu la paix et la sérénité! Cent craintes t'assailliront, il le faudra mentir tous les jours, et une seule faute dans la vie en engendrera mille autres pour la pallier. Ces heures que tu passais avec ton mari, dans cette douce joie sans délire qu'on ne trouve qu'au sein de la vertu, lui allégeant, par un doux partage, ces chagrins qui sont l'héritage de l'homme dans l'exil d'ici-bas, ces heures te deviendront odieuses. La présence de ton époux te sera un vivant reproche de ton crime; sa vue te rappellera sans cesse ce serment que tu ne lui as librement juré que pour le violer déloyalement. S'il t'accuse de quelque autre faute, s'il t'accable de reproches, tu voudras te justifier; mais le cri de ta conscience te criera qu'il n'est rien que tu ne mérites; s'il te prodigue ses caresses,--oh! quelle douleur plus poignante que les confiantes caresses d'un homme outragé! son affectueux abandon te déchirera le coeur bien plus sûrement que les offenses, les injures, plus sûrement même qu'un coup de poignard. La nuit, dans ce lit témoin autrefois de votre tranquille sommeil, heureux, il dort en paix à côté de toi,--il dort heureux et paisible à côté de celle qui le trahit, qui l'abhorre comme un obstacle aux fantastiques félicités dont elle a soif. Mais le sommeil paisible n'est plus pour toi; ton époux est là l'accablant de son silence. Pendant les heures pesantes des longues veilles, tu cherches à reporter ta pensée sur les soucis et les plaisirs de la vie; tu cherches le bonheur dans cet objet que tu appelles ton bien, et qui est la source de tous tes maux. Mais là encore que de doutes! que de délires! Qui t'assure d'être aimée? T'a-t-il donné de son amour les preuves que ton mari t'a données de sa tendresse? Il m'aimera, dis-tu, parce que je l'aime! Ton époux ne t'aimait-il pas? Et tu l'as trahi! Et si ton amant te délaisse et te méprise, que lui diras-tu? L'accuseras-tu d'infidélité? lui rappelleras-tu ses serments? Mais ce bonheur que tu invoques n'est-il pas une infidélité, un parjure? Et lorsqu'il t'aura abandonnée, quel sera ton recours, dis-le moi? Sera-ce l'époux trahi, les enfants oubliés, la paix domestique déméritée?
«Ce sont là tes veilles, et, lorsque le sommeil donne une trêve au trouble de tes pensées, quels songes et quelles visions! Épouvantée, tu te lèves en sursaut et fixes tes yeux sur ton époux. Peut-être, dans ton sommeil, tes lèvres ont donné, passage à quelque mot révélateur. Tu le regardes avec angoisse, il te regarde d'un oeil caressant et te demande la cause de ton trouble. O quel enfer s'agite dans ton âme!!!
«Voilà autour de toi tes enfants aimés, charmants; doux souci, embellissement et délices de la vie. Tu les caresses; leur père les caresse après toi, les embrasse, sourit de leurs rires, guide leurs premiers pas; il enseigne à leurs lèvres enfantines à répéter son nom et le tien. Il oublie auprès d'eux les ennuis des affaires, et leur innocence lui est un baume lorsqu'il revient blessé par l'orgueil, la duplicité, la violence des hommes; et il te dit: «Mon âme, que l'enfance est suave! qu'elle est puissante l'affection qui nous unit à notre sang!»
«Tu pâlis, misérable!!!
«Puis son imagination devance le temps où, déjà vieux, il se verra rajeunir dans ces êtres aimés, et, guidé par leur main, il sentira se resserrer la trame de sa vie: «Ils seront vertueux, dit-il, n'est-ce pas, ma bien-aimée? vertueux comme leur mère, ils seront notre consolation comme tu fus toujours la mienne!»