«Quoi, tu baisses le front, tu rougis, tu presses sur ton sein le plus petit de tes enfants; mais ce n'est pas par un élan de tendresse, c'est pour cacher le trouble de ton visage. Courage, tiens ferme; que crains-tu? Dieu n'est pas là, ou il ne se soucie pas de ta faute, où il te la pardonnera pour un soupir que tu pousseras vers lui, lorsque le monde t'aura abandonnée. Les hommes ne savent rien, rien n'est su de ton mari..... Oh! qu'importe? ta conscience sait ton crime, et elle te le rappelle d'une voix persistante que tu ne peux étouffer, à laquelle tu ne sais répondre; elle te montre devant toi une voie de détours et de mensonges qu'il te faudra descendre avec d'autant plus de rapidité que tu t'avanceras davantage sur sa pente. En vain tu veux t'arrêter... hélas! hélas! tu marches toujours; et quelque loin que tu descendes, tu entends toujours arriver jusqu'à toi la voix de ta conscience.
«C'est là, ma fille, c'est là, où veut t'amener celui qui tente de te ravir à l'amour de ton époux; et il dit qu'il t'aime!»
De grosses gouttes de sueur tombaient du front pâle de Buonvicino. Pendant qu'il lisait, une main de fer serrait son coeur; il se sentait défaillir, sa voix devenait de plus en plus faible, enfin elle lui manqua tout à fait. Il déposa le livre ou plutôt le laissa échapper de sa main, et, les yeux fixés en terre, il resta quelques moments sans pouvoir parler. Marguerite continuait à grouper les fils, à mouvoir ses fuseaux, à placer les épingles sur son coussin à faire de la dentelle, s'étudiant à garder sa tranquillité. Mais qui l'aurait remarquée, aurait conclu du désordre de son travail au désordre de son âme; elle ne put toutefois cacher à Buonvicino quelques larmes qui, malgré ses efforts, jaillirent de ses yeux.--Quel serait le mérite de la vertu, si la victoire n'était point achetée par de difficiles combats?
Après quelques instants de silence, Buonvicino se leva, et, s'efforçant de raffermir sa voix; «Marguerite, s'écria-t-il, cette leçon ne sera pas perdue. Tant que j'aurai un souffle de vie, ma reconnaissance pour vous ne mourra pas.»
Marguerite leva sur lui un regard de compassion ineffable, un de ces regards que doivent avoir les anges, lorsque l'homme confié à leur tutelle tombe dans un crime dont ils prévoient qu'il sortira bientôt beau de son repentir. Puis, à peine Buonvicino fut-il sorti, à peine eut-elle entendu la porte se fermer sur lui, qu'elle donna un libre cours à son désespoir jusqu'alors si péniblement comprimé. Elle se leva et courut au berceau où son Venturino dormait; elle le couvrit de baisers, et le charmant visage du jeune enfant fut inondé par un torrent de larmes, dernier tribut payé aux souvenirs de sa jeunesse, à ce premier amour qui ne l'avait charmé que par son innocence. A quel asile plus sûr une mère peut-elle recourir, dans les périls du coeur, qu'à la céleste pureté de ses enfants? Venturino ouvrit les yeux, ces yeux d'enfant dans lesquels le ciel semble refléter toute la sérénité de son limpide azur; il les fixa sur sa mère, la reconnut, et, lui jetant au cou ses tendres bras, il s'écria: «Ma mère, ô ma mère!»
Comme en ce moment cette parole résonnait précieuse, immaculée et sainte à l'oreille de Marguerite! elle en goûta toute la volupté: elle lui rendit le calme, la souriante tranquillité d'un coeur qui, après la tempête, se réjouit d'y avoir échappé sans blessure.
Buonvicino sortit hors de lui; l'escalier, les serviteurs, la porte, la rue, il ne vit rien. Il erra longtemps au hasard, sans voir, sans entendre; je ne sais si nous avons remarqué que c'était alors le jeudi saint, jour d'universelle dévotion, où, comme on le fait encore généralement aujourd'hui, tout le monde allait s'agenouiller devant le sépulcre du Seigneur. Là, ils adoraient le Saint-Sacrement qu'on y avait renfermé, en commémoration de cette glorieuse tombe où furent déposées les dépouilles de l'Homme-Dieu, et où se consomma la régénération de l'homme. On ne voyait dans les rues qu'une multitude d'hommes, de femmes, d'enfants; là des pauvres nus et déguenillés, ici des villageois en pourpoints et en chausses d'étamine; plus loin, des chevaliers en habits riches mais modestes, sans plumes et sans armes; les uns allaient solitaires, les autres en troupe, se formant en files régulières ou se pressant, en désordre, à la suite d'une croix dont on avait ôté le divin fardeau pour le remplacer par un suaire, en guise de banderole. Ceux-ci cheminaient déchaussés, beaucoup d'autres couverts seulement d'un sac; quelques-uns récitaient à haute voix le rosaire, et un discordant concert de voix plaintives leur répondait; d'autres entamaient le Stabat Mater et les psaumes du roi pénitent, ou, murmurant le Miserere d'une voix pleine de componction, se frappaient les épaules avec des fouets de cordes nouées. Comme si ce n'était pas assez, un homme, enveloppé jusqu'à la tête dans une toile grossière et couverte de cendres, marchait entre deux ou trois amis ou confrères qui, de moment en moment, lui assénaient sur le dos de violentes anguillades. Là aussi paraissaient de nombreuses confréries d'hommes et de femmes dont tous les membres étaient masqués; des troupes de frères et de moines, qui n'étaient point astreints à la claustration, et tous les pieds nus, les mains jointes, les yeux en terre, disaient leur chapelet, chantaient, gémissaient.
Ils allaient ainsi de l'une à l'autre de sept principales églises qui se trouvaient alors en dehors de l'enceinte des murailles. Arrivés dans chacune d'elles, au milieu des adorations qu'ils rendaient à la mémoire du plus grand mystère d'expiation et d'amour, ils redoublaient leurs prières, leurs chants, leurs plaintes, leurs flagellations. De chaque paroisse, les citoyens ou les corporations religieuses venaient à cette pieuse visite en longues processions. Toutes elles avaient un homme vêtu en Christ, portant une pesante croix sur l'épaule, entouré de femmes qui représentaient Magdeleine et la vierge Marie, et de saints de tout âge, de toute nation, poussant des gémissements. Les autres, revêtus d'habits à la mode de Palestine, devaient figurer les juifs, Pilate, Hérode, Longin, le Cyrénéen. Chacun jouait son personnage en proférant d'étranges paroles, interrompues par les cris et les pleurs des spectateurs. L'accompagnement de cette mélodie était formé par des crécelles et des bâtons frappés contre les portes, instruments dont une foule d'enfants se servaient pour manifester leur turbulente dévotion.