Un saltimbanque aveugle, monté sur un tréteau, chantait, d'une voix pleurarde et monotone, une composition aussi grossière qu'on voudra l'imaginer, et qui, quoiqu'elle n'excitât aujourd'hui que le rire et le dédain, arrachait alors aux assistants des larmes de pieuse compassion. La multitude attentive s'empressait de jeter des quattrini dans la tirelire du pauvre aveugle; et quelques-uns de ces hommes de fer, élevés pour la guerre et grandis dans ses travaux, qui n'avaient jamais compati aux souffrances réelles et présentes de leurs semblables, maintenant, en entendant raconter l'holocauste volontaire de la victime divine, pleuraient comme des enfants. L'un d'eux, jetant sa rude main sur la garde de son épée, s'écriait: «Oh! que n'étions-nous là pour le délivrer!» Cependant des moines ou des pèlerins couverts du sanrochetto profitaient de cette ardeur et de cette émotion pour dépeindre les cruautés qu'ils avaient vues dans la Terre-Sainte, opprimée par les Musulmans, et inspiraient aux fidèles le désir de la délivrer par les armes, ou du moins d'alléger ses malheurs avec de l'or.

Au milieu de cette foule en mouvement, de ce mélange du sérieux et du burlesque qui est le caractère du Moyen-Age, de ce grandiose spectacle d'une nation entière, pleurant, comme s'il eût été d'hier, un supplice accompli treize siècles auparavant, Buonvicino passait, tantôt se laissant emporter par la multitude, tantôt la fendant en sens contraire, mais les yeux baisés, comme s'il eût craint de rencontrer un accusateur dans chaque retard fixé sur lui. A le voir ainsi absorbé dans ses pensées, on eût pu le croire plus pénétré qu'aucun autre de la dévotion universelle, tandis qu'au lieu d'un sentiment pieux, c'était une lutte atroce qui régnait dans son âme, un pêle-mêle de pensées, de chimères, d'épouvantements, qui se pressaient dans sa tête comme la foule autour de lui. Enfin il se dégagea de la multitude, et sortit de la foule. Le soleil penchait vers le couchant; le vent impétueux qui règne dans cette saison sifflait entre les rameaux des arbres où la sève vitale commençait à peine à s'épanouir en bourgeons; il agitait aussi les jeunes herbes ranimées par les rayons du soleil, qui, après les langueurs de l'hiver, les échauffait à travers une atmosphère dont la limpidité n'avait point encore été troublée par les épaisses exhalaisons de la terre.

Enfin, arrivé dans la solitude, si chère aux âmes souffrantes, Buonvicino s'abandonna à ses sentiments, sentiments contraires d'amour et de dépit, de joie et de souffrance, d'espoir et de regrets. Il s'asseyait, marchait, méditait. Il tournait ses regards sur la ville, sur les tours où l'airain sacré gardait le silence, sur les remparts où les rondes passaient par intervalles, criant et se répondant: Visconti! Saint-Ambroise! Ce cri, en lui rappelant les malheurs de sa patrie, le détacha un instant des siens; mais les maux de sa patrie n'étaient-ils pas une grande partie, la plus grande partie de ses maux? Il se reportait aux jours passés de la liberté, les comparant à ceux qui pesaient maintenant sur elle, et à l'avenir plus cruel qu'il prévoyait. Il revenait à la hardiesse de ses espérances juvéniles, quand il croyait vivre libre dans une patrie libre, servant ses concitoyens de son bras et de ses conseils, s'élevait aux premiers honneurs, méritant la louange et la gloire dans la vie publique et dans la vie privée..... Alors sa pensée se retournait vers Marguerite, Marguerite encore jeune fille, une fleur encore fermée, qui attendait de lui le souffle de la vie, coeur innocent qu'une seule de ses paroles pouvait ouvrir à la plénitude d'une pure félicité. Hélas! tout s'était évanoui; évanouie l'espérance de l'honneur, évanoui le bonheur domestique. «Elle, au moins, ajoutait-il, elle est heureuse et jouit du bonheur qui me fut dénié. Heureuse!... le bonheur:!! Et moi, malheureux! j'osais tendre des embûches à sa pureté! j'aspirais à troubler pour toujours sa tranquillité et celle d'un ami!»

En se livrant à ces pensées, Buonvicino s'approcha de la porte d'Algiso, qu'on nomme aujourd'hui porte de Saint-Marc. Il pénétra par cette porte, et se trouva auprès de l'église des Umiliati de Brera.--Au jour et à l'heure où entrait Buonvicino, un petit nombre de fidèles, à qui leur âge ou leurs occupations défendaient de se rendre avec la foule aux sept stations, s'étaient réunis là pour offrir l'hommage solitaire de leur piété à celui qui entend toutes les prières et qui les entend partout.

L'ordre des Umiliati était né à Milan, il y avait environ trois siècles, d'une assemblée de laïques qui s'étaient réunis dans une maison commune pour y mener une vie pieuse, et où les femmes n'étaient point séparées des hommes. Saint Bernard, lorsqu'il voyageait pour persuader à l'Europe de se précipiter contre l'Asie, d'empêcher le croissant de prévaloir sur la croix, Mahomet sur le Christ, la civilisation sur la barbarie, donna des règles à cette communauté, qui s'adjoignit quelques prêtres, et qui sépara les sexes. Ce fut le second ordre des Umiliati, et, sur un domaine, Praedium vulgairement appelé Breda ou Brera, ils bâtirent un couvent qui prit le nom de son emplacement. Le troisième ordre reconnaissait pour son fondateur le bienheureux Giovanni da Meda, qui, dans la maison de Rondineto, aujourd'hui le collège Gallio à Corne, fonda les prêtres Umiliati. L'ordre prit un tel accroissement, que le territoire milanais contenait deux cent-vingt maisons (maisons ou canonicats, ainsi d'appelaient leurs couvents), et il se distinguaient de l'ordre antique de saint Benoît, et des récentes institutions de saint Dominique et de saint François, en ce que le travail des mains était la règle de leur institut. La soie, à cette époque, était une chose rare: ou en payait la livre jusqu'à 180 francs. Milan ne paraît pas avoir possédé une manufacture de soie avant 1314, lorsque un grand nombre de Lucquois, chassés de leur patrie par la tyrannie de Castruccio, se répandirent par l'Italie, portant avec eux cette industrie qui florissait dans leur pays. Au contraire, le commerce et la fabrication de la laine étaient en grande activité dans le Milanais, et les Umiliati en faisaient la plus grande partie. En 1305 ceux de Brera avaient envoyé des leurs jusqu'en Sicile, pour y établir des manufactures. Par Venise, ils expédiaient en Europe une grande quantité de draps, et ils gagnaient d'immenses richesses; elles leur servaient à acheter des terres, à secourir les indigents et ils pouvaient même, toutes proportions gardées, anticiper sur le rôle qu'a joué depuis la Compagnie des Indes en Angleterre, en servant des emprunts à leur propre cité, à l'empereur Henri VII et à d'autres souverains.

Aussi cet ordre jouissait d'un grand crédit. Ses membres étaient souvent investis des charges publiques, telles que le recouvrement des impôts, la perception des droits aux portes de la ville, la banque de transport et de dépôt. Mais il est de l'essence de toute institution humaine de se corrompre, et les Umiliati ne tardèrent pas à dégénérer. Les richesses bien acquises se dissipèrent en dépenses coupables; au travail succédèrent l'oisiveté et les vices qu'elle engendre; les immenses propriétés étaient régies par des commendataires, qui en dissipaient les revenus en luxe de table et en plaisirs. Les scandales devinrent si éclatants, que saint Charles Borromée demanda l'abolition de l'ordre en 1570, destinant la meilleure partie de leurs biens à encourager une société alors naissante, celle des Jésuites. Ceux-ci, après un certain laps de temps, furent abolis par le pape, et le palais inachevé, qu'ils avaient élevé à Brera, fut destiné à l'instruction, à l'astronomie, aux beaux-arts; et c'est là qu'on en trouve aujourd'hui les écoles et les modèles.

Ainsi, à une ferme succéda une manufacture; à celle-ci l'éducation, enfin le culte du beau; ainsi le palais peut en quelque manière résumer la marche de la société. A cette place, du temps de Buonvicino, s'élevait un monastère de l'architecture austère de cette époque, et une église de style gothique, revêtue à l'extérieur d'une mosaïque de marbre blanc et noir. Sur les deux champs latéraux on voyait, dans un bas-relief, d'un côté, saint Roch, le pieux pèlerin de Montpellier, mort peu d'années auparavant, après une vie consacrée tout entière au service des pestiférés, ce qui le faisait invoquer comme un protecteur révéré contre les contagions alors si fréquentes; et, de l'autre, saint Christophe, figure gigantesque qui portait un enfant Jésus à cheval sur ses épaules. Cette effigie, était très en relief, et longeait la route, parce qu'on croyait que seulement de la voir était la garantie d'un bon voyage et un préservatif souverain contre la mort subite. Au milieu, une porte s'ouvrait, dont les jambages étaient formés par des faisceaux et des colonnettes taillées en spirales et entourées de fleurs, d'arabesques, d'oiseaux fouillés dans la pierre. Au-dessus, un angle aigu se dessinait, supportant une petite terrasse soutenue par deux colonnes de porphyre, qui reposaient sur deux griffons déployant leurs ailes. Cette petite terrasse était la chaire, d'où les frères, les jours de fête, prêchaient la foule accourue dans l'enceinte sacrée, sous l'ombrage d'un orme centenaire.

Il y a des moments où notre âme est disposée et comme contrainte à méditer sur tout ce qui frappe nos sens. Les choses que nous avions vues cent fois avec indifférence, à cet instant nous touchent et portent coup. Que de fois Buonvicino avait passé dans cette place, sous cet orme, devant cette église, sans faire plus que de s'incliner comme devant un lieu saint!