Solvono li boti sinceri. Diceti un Ave, o passagieri!
Ceux-ci sont les soldats Umiliati qui, dans cette même cité,
Accomplissent des voeux sincères. Dites un Ave, ô passants!
La grossièreté de cette poésie et de ces peintures ne choquait pas Buonvicino, qui n'était guère habitué à voir mieux. Quoique Dante, et Giotto, les pères de la poésie et de la peinture, fussent déjà venus, quoique les chants du premier fussent déjà publiquement lus et commentés en Lombardie, et que Giotto eût déjà peint pour la cour d'Azone Visconti, le goût n'était pas encore répandu, et ce n'était pas même le dernier des élèves d'Andrino da Edessa, de Pavie, qui avait composé les rustiques tableaux dont nous avons parlé.
D'ailleurs, le sujet qu'ils représentaient répondait merveilleusement aux dispositions intimes de Buonvicino, et il resta quelque temps plongé dans une muette contemplation. Ange Gabriel de Concorezzo, frère portier, se rangea de côté lorsqu'il le vit s'approcher du seuil, et lui dit: La bénédiction du Seigneur tombe sur vous! Buonvicino entra dans une cour où poussait l'herbe; un puits était percé au milieu, et sur ses bords se penchait le verdoyant feuillage de l'agnus castus, arbre qu'on voyait fréquent dans les cloîtres, parce qu'on lui attribuait la propriété de maintenir sans tache le voeu de chasteté. Tout autour de cette cour régnait un portique, supporté par des pilastres de briques, sous lequel on remarquait quatre autres tableaux du mérite des premiers, et qui représentaient la vie laborieuse de quelques saints. C'étaient saint Paul nattant des paniers, saint Joseph penché sur son rabot, et les pères du désert tressant des feuilles de palmier.
Du reste, tout était paisible. Des milliers de passereaux caquetaient sur les toits, pendant que l'hirondelle printanière cherchait le nid où elle ne devait jamais être troublée. De nombreux stores tendus dans les vastes salles disposaient, pendant le jour sacré, à la méditation. Çà et là apparaissait quelque frère revêtu d'une blanche tunique, avec un capuchon également blanc, les reins ceints d'une corde, des sandales aux pieds, et le visage plein de la tristesse grave qui convenait au deuil de ce jour solennel. Ils étaient accoutumés à voir les étrangers parcourir leur demeure; ils n'en vantaient point les beautés, ne demandaient ni ne craignaient rien. La religion protégeait les richesses qu'ils avaient rassemblées et imprimait son caractère sacré à ceux que la dévotion ou le malheur avait conduits dans cette enceinte. Lorsqu'ils passaient à côté de Buonvicino, ils disaient: Pax vobis, et poursuivaient leur chemin.
Tout cet ensemble faisait sur l'âme de Buonvicino l'effet d'un paisible zéphyr sur les flots d'un lac agité. Il allait au hasard, perdu dans ses remarques et dans ses réflexions, et sa démarche, d'abord inquiète et fiévreuse, se calmait peu à peu et révélait la paix qui le pénétrait par degrés. Cependant il entendit un concert de voix, mais faibles, mais lointaines, et comme sortant d'un souterrain, entonner une lugubre mélodie. Guidé par le son, Buonvicino arriva à l'église. On y avait répandu l'obscurité afin que le recueillement fût plus profond. Aucune lampe, aucun cierge ne brillait sur l'autel dépouillé; un murmure de prières, sorti de la bouche des fidèles que l'ombre empêchait d'être vus, rappelait les esprits angéliques qu'à pareil jour on entendit gémir invisibles dans le temple de Jérusalem pendant qu'expirait leur Créateur. A l'autel, ou, comme disent les Lombards, dans le scuruolo, les pères répétaient alternativement les Lamentations de Jérémie, et le récit à la fois si simple et si pathétique de la mort du Christ.
Buonvicino entra à tâtons; et, s'étant approché d'une des seize colonnes qui divisaient l'église en trois nefs, il trouva quelque chose que le toucher lui révéla comme un tombeau, sur lequel on avait sculpté l'effigie du personnage qu'il renfermait. Il s'agenouilla devant cette tombe, qui était en effet la sépulture de Bertram, premier grand-maître général des Umiliati, celui qui leur avait imposé leur règle, et s'était endormi dans le Seigneur en 1257. Buonvicino appuya son front sur la pierre du sépulcre, et des pleurs, des pleurs abondants s'échappèrent de ses yeux. Une tendre piété le saisit tout entier. La pensée de Dieu, de la fin de toutes choses, du juste souffrant pour expier les fautes du genre humain, le sentiment d'une douleur universelle s'était substitué dans son âme au sentiment de ses propres chagrins, à l'idée de ses souffrances passées, de sa récente erreur, de la patrie, de Marguerite, de tout ce qui, dans le monde, l'avait fait jouir et souffrir. Quelle jouissance mondaine, pensait-il, ne se termine par la tristesse et l'ennui? Ici, au contraire, à l'austérité du carême succéderont les joies et l'alléluia. Après-demain, en se rencontrant les uns les autres, ils se salueront par ce cri: «Il est ressuscité!» Salutaire pénitence qui se résout en une sainte exultation!