Au milieu de ces méditations, Buonvicino se sentit toucher le coeur, et il résolut de se retirer de la mêlée humaine pour s'abandonner tout à fait à Dieu. Le soir, il ne sortit pas du couvent: il demanda à être reçu comme novice parmi les frères; on l'agréa, et bientôt eurent lieu sa profession et sa prise d'habit. La congrégation regarda comme précieuse l'acquisition d'une personne d'un tel rang; la renommée s'en répandit bientôt, sans exciter grande surprise, parce que rien n'était plus fréquent à cette époque. Les bons en bénirent le Seigneur; Buonvicino en devint plus cher à ses amis, plus respecté de ses supérieurs; les méchants eux-mêmes, ne pouvant plus prendre d'ombrage du nouveau moine, confessaient ses mérites et ses vertus.

Il s'appliqua pendant quelque temps, en goûtant cette paix du Seigneur qui surpasse toute intelligence, aux soins communs de son nouvel état; puis il résolut de se faire ordonner prêtre. Autant pour exercer sa patience que pour acquérir une connaissance bonne à tous, indispensable à un prêtre, il se mit à transcrire la Sainte Bible. Oh! alors, quelle pâture trouvèrent son intelligence et son coeur! Outre les vérités divines que le livre lui révélait, comme il le réconfortait dans ses souffrances, comme il le consolait, comme il le poussait irrésistiblement à la vérité! Dans les chants des Prophètes, il sentait vivre l'amour de la patrie, qui avait tant échauffé son coeur. Lit, le malheur est toujours relevé par l'espérance; l'injustice, ou flagrante, ou cachée sous le masque du droit, trouve là un continuel appel à d'autres jours, à un autre juge. La concorde, l'amour, l'égalité, la justice, animent toutes les pages de ce livre. A mesure qu'il l'étudiait, Buonvicino, comprenant combien les hommes dévient des voies qu'il enseigne, combien ils travaillent à leur bonheur personnel aux dépens du bien commun, se partageant en oisifs qui jouissent, et en travailleurs qui souffrent, sans prendre les uns en haine ni les autres en mépris, il les embrassait tous dans sa généreuse bienveillance, et dans le désir de les réconcilier, et de réunir tous leurs efforts vers cette condition première de tout progrès, la moralité.

Il demeura longtemps séquestré du monde. Il commença à sortir pour prêcher, et alors il souleva un grand bruit, moins par son éloquence, que par sa paternelle bonté. Il se répandait dans le peuple, surtout dans les campagnes. «C'est pour le peuple, disait-il, c'est surtout pour les pauvres que le Christ a parlé, et c'est parmi les derniers qu'il choisit ses disciples, les prémices de l'Église.» Il apprenait à l'ignorance l'égalité originelle des hommes, et leur commune destinée; il montrait notre point de départ et le port où nous touchons. Les plus simples devoirs, les plus humbles vertus du père, des enfants, des époux, des ouvriers, étaient le thème perpétuel de ses sermons. Sans art, et même vulgaire dans ses discours, il émiettait le pain de la parole et le mesurait à chacun selon sa capacité, il se faisait, comme Elisée, petit pour réchauffer le coeur des petits. Bientôt il passa pour un saint; pourtant, il n'avait point été en pèlerinage au mont Gargano, ni à Home, ni en Terre-Sainte; jamais il n'avait fuit de ces miracles dont on abusait alors, mais il opérait un miracle plus insigne, celui d'améliorer les hommes par ses discours et son exemple. Parmi ces générations encore grossières, les rixes, les querelles, étaient très-fréquentes; il se livra tout entier au soin de les ramener à la concorde, et il obtenait de merveilleuses conversions. Je pourrais en raconter beaucoup, si je n'entendais d'ici le lecteur me demander si ce roman est la légende des saints; je dirai seulement, qu'une fois un membre de la famille des Bossi et un autre de celle des Azzali, notables bourgeois, en vinrent entre eux aux paroles et des paroles aux voies de fait; derrière eux, une foule d'hommes se disposaient à prendre parti, et tout annonçait une mêlée sanglante. Il faut appeler frère Buonvicino, suggéra un témoin prudent; on alla le chercher; il accourut, chercha à adoucir l'irritation en rappelant les promesses et les menaces du Christ, qui veut qu'on soit humble de coeur comme lui. Mais le Borsi, qui était uVs deux le plus intraitable et le plus emporté, aveugle dans sa colère, tourna sa fureur contre le moine, en blasphémant le clergé et les choses les plus révérées; il s'oublia jusqu'à le frapper. Frapper un religieux était considéré comme une énormité si sacrilège, qu'une partie des assistants reculèrent comme épouvantés, tandis que les autres, s'apprêtaient à en tirer vengeance. Buonvicino, obéissant d'abord à ses anciennes habitudes plutôt qu'à la loi d'abnégation qu'il s'était de lui-même imposée, repoussa les attaques de l'assaillant, le jeta par terre, et levait déjà le poing sur la tête du vaincu, lorsque sa colère tomba tout à coup. Il rentra en lui-même, soupira, affecté de voir que le vieil homme prévalait encore en lui. Il releva le téméraire, s'agenouilla devant lui, et, croisant les bras avec une humilité d'autant plus sincère qu'elle était généreuse, il lui dit: «Pardonnez-moi, je ne savais ce que je faisais.»

Cette humble piété émut le violent Bossi, qui, se jetant lui-même aux pieds de l'offensé, lui demanda à haute voix pardon et miséricorde. Depuis, plus docile à la voix de sa conscience, il devint le modèle de ces vertus chrétiennes dont la reine est la charité.

La renommée de Buonvicino fut aussi rapide à Milan. A cette époque où tout était colère et factions dans l'Église, sur la place publique, dans les écoles, dans les couvents, sur le champ de bataille, chaque parti s'efforçait d'enrôler le moine sous sa bannière. Ou était alors au plus vif des disputes théologiques sur la question de savoir si la gloire du Mont-Thabor était créée ou incréée, si le pain que mangeait le Christ et la tunique qui le revêtait lui appartenaient à titre de propriété ou seulement d'usufruit; si les anges et les saints jouissaient de la vision béatifique de la divinité, on s'ils se tenaient sous l'autel du Seigneur, c'est-à-dire sous la protection de l'humanité du Christ jusqu'au jour du jugement. Mais chaque fois qu'on voulait mettre Buonvicino sur la dialectique, et le faire prononcer entre le docteur Angélique, le docteur Subtil et le docteur Singulier, il répondit que notre Dieu n'est point le dieu des disputes; qu'il voulait étudier la religion pour lui rendre un hommage raisonné, non pour introduire la superbe de la science humaine dans les choses que le sage vénère en silence. Qu'en arriva-t-il? que d'abord tous les partis le désapprouvèrent également; on l'appela chrétien pusillanime et aveugle croyant. Il ne répondit pas, persévéra dans sa conduite, et, comme il advient toujours, tous les partis finirent par lui accorder un égal respect. Mais ce qu'il savait, pour avoir approfondi les vices de la cité, pénétré dans les salles des grands comme dans l'officine de l'ouvrier et sous la tente du soldat, c'étaient les remèdes auxquels il fallait recourir. La liberté, perdue moins par la violence des tyrans que par la corruption des sujets, n'avait pas selon lui, de moyen de rétablissement plus énergique que la méditation de l'Évangile, école de véritable liberté, frein véritable à la tyrannie des chefs et à la licence des gouvernés, véritable solution du plus grand problème qui intéresse la société: rendre satisfaits de leur état ceux qui ne possèdent pas en assurant le repos de ceux qui possèdent. De cette façon, il devenait cher aux malheureux qu'il relevait avec les consolations d'en-haut, et les puissants le vénéraient parce que, dans l'homme probe, qui n'est jamais le vassal de leurs superbes caprices, ils sont contraints à respecter le noble empire de la vertu.

Et Marguerite, ne croyez pas qu'il l'eût oubliée: il est des passions qui ne peuvent s'effacer. Il ne craignait point le dédain de sa bien-aimée; n'avait-il pas vu ses larmes au terrible instant de leur séparation? Il se la rappelait sans cesse comme l'être le plus cher qu'il eût laissé dans un monde dont il s'était volontairement retranché. Pendant longtemps il n'osa se risquer à la revoir. La première fois qu'il parla de Marguerite à Francesco Pusterla, qui, avec d'autres amis, venait de temps en temps le voir, ce nom, comme s'il eût dû lui brûler les lèvres, mourut plusieurs fois dans sa bouche, et lorsqu'enfin il le prononça, ce fut la rougeur au font et avec un tremblement convulsif de tous ses membres. Mais l'esprit finit par dompter victorieusement la matière, et quand Franciscolo lui parlait de son bonheur domestique, pur désormais de toute envie, il se sentait inondé d'un vertueux ravissement. Dans ses prières, la première personne et la plus chaudement recommandée au ciel était Marguerite, sans que la pensée de la créature le détournât de la pensée du Créateur; mais une douce espérance le flattait: il croyait que ses expiations et ses prières attireraient sur la tête de Marguerite une longue série de jours heureux. Son espoir ne devait pas être exaucé: le vrai bonheur ne germe pas dans la glèbe terrestre.

Lorsqu'il se sentit sûr de lui-même, il alla un jour au palais de Marguerite. Avec un coeur bien différent il repassa sur ce pont, sous ce vestibule, par ces escaliers. Il entra dans le mémorable salon, et il y trouva Marguerite qui partageait les jeux enfantins de Venturino.

Quel moment pour ces deux coeurs! Mais l'un et l'autre se présentaient avec la vigueur que donne une longue résolution de vertu. Buonvicino parla de Dieu et de la fragilité humaine: il toucha le passé comme un souvenir douloureux et cher, et il lui demanda pardon; puis il détacha de sa ceinture un rosaire de grains de cèdre à facettes, sur chacune desquelles était incrustée une étoile en nacre de perle, avec une croix de même travail. C'était l'oeuvre patiente de sa retraite; il le donna à Marguerite, et lui dit; «Prenez ce rosaire en souvenir de moi; puisse-t-il un jour servir à votre consolation! et, en récitant vos oraisons, priez Dieu pour un pécheur.» Ces paroles et ce don arrachèrent des larmes aux deux amants. Marguerite pressa contre son coeur et toucha de ses lèvres le rosaire, qui avait pour son esprit un caractère sacré, pendant que son coeur devinait combien de fois le nom de Marguerite avait dû se présenter à Buonvicino dans le cours de ce long travail.