Soldats du Texas.

Santa-Anna s'élance au galop pour rejoindre le corps d'armée et Filisola: la route est coupée; il tourne bride, mais il a été aperçu. Vingt cavaliers galopent après lui: son cheval l'a bientôt, mis hors de leur vue, et il gagne, toujours fuyant, une maison abandonnée. Il met pied à terre pour laisser souffler sa monture, entre dans la cabane, et, s'emparant de quelques vêtements que le hasard l'y fait rencontrer, les troque contre les siens et reprend sa course. Malheureusement l'empreinte des fers de son cheval a été distinguée par l'oeil auquel rien n'échappe de ceux qui le poursuivent. Un instant dépistée par la disparition, sa trace est reconnue parmi cent autres sur le sable, sur les rochers, sur la moindre tige d'herbe, et, malgré son déguisement, il se voit de nouveau pressé par ses ennemis. Arrivé près d'un torrent qui gronde avec fracas, son cheval hésite à le franchir; le temps s'écoule, l'ennemi gagne du terrain.... Santa-Anna est prisonnier.

Il est conduit à Washington, et là, le congrès délibère sur le sort qui lui sera réservé. La majorité est presque d'avis de le fusiller; un membre de l'honorable assemblée se lève et dit:

«Messieurs, nous sommes en guerre avec le Mexique; quel est, notre but? lui faire, tout le mal qu'il nous sera possible... (Oui, oui.) Eh bien! le plus sûr moyen à employer est de lui rendre son fatal président.»

Cette singulière motion lui sauva la vie, el Santa-Anna fut remis en liberté après avoir prêté serment de ne plus jamais porter les armes contre le Texas.

Pendant cette captivité, qui ne se termina qu'au mois de novembre de la même année, Santa-Anna avait achevé les cinq années de sa présidence. A son retour à Mexico, abattu déjà par sa défaite et sa détention, sentant que le prestige de son nom est presque évanoui, il a l'humiliation plus poignante encore de retrouver son rival Bustamante élu président presqu'à l'unanimité. Sur 62 voix il en a obtenu 57, tandis que 5 voix seulement se sont hasardées à proclamer le nom de Santa-Anna.

Deux ans plus lard, au mois de novembre. 1838, Santa-Anna est arraché à ses méditations dans Manga de Clavo par les détonations du canon français, qui foudroie le fort jusqu'alors imprenable de San Juan de Ulua, et par le fracas de ses bastions qui s'écroulent. Il accourt à Vera-Cruz, où il trouve sa nomination de gouverneur de la ville expédiée, déjà par le Sénat. En vain il ordonne, aux défenseurs du fort de s'ensevelir sous ses ruines, ils sont contraints à le rendre, et Santa-Anna grince des dents en pensant à l'irrésistible puissance des nations européennes.--Un hasard providentiel lui évite une seconde captivité.

Le prince de Joinville, sachant que le général Santa-Anna est dans Vera-Cruz, résolut de s'emparer de sa personne; il s'agit de le surprendre pendant son sommeil. Le lendemain, à cinq heures du matin, le prince descend dans sa chaloupe et se fait accompagner d'une embarcation. Vera-Cruz n'est pas encore rendue.

Par ce hasard providentiel, dont nous avons parlé, au lieu de cette atmosphère toujours pure et limpide, de ce ciel toujours bleu qui couvre la ville et la rade, ce matin-là, comme par miracle, la rade et la ville sont enveloppées d'une brume épaisse, opaque, et, armé à la pointe du môle, le prince est forcé d'attendre quelques minutes l'embarcation qui l'accompagne et qui s'est égarée au milieu du brouillard. Cette embarcation porte les pétards nécessaires pour faire sauter les portes, les clous pour enclouer les canons. La maison de Santa-Anna est entourée, forcée; mais ces quelques minutes de retard l'ont sauvé, son lit est encore chaud, et Arista, son fidèle Arista, surpris seul, a l'honneur de remettre son épée au prince français.

Le prince se retire en bon ordre. Les embarcations sont déjà chargées de monde, quand une des portes qui donnent sur le môle s'ouvre, et un officier-général s'y laisse voir à moitié, une jambe en avant, l'épée à la main. Au même instant, sur l'extrémité de la jetée, une mèche allumée fume à côté d'une caronade dont la bouche laisse voir des grappes de mitraille. Pour faire à l'ennemi un dernier adieu, un marin approche la mèche, le coup part, et Santa-Anna tombe à la tête des siens, la jambe droite emportée au-dessous du genou, et la main qui tenait l'épée mutilée par un biscaïen.