Nous avons vu, dans l'affaire de Vera-Cruz. Santa-Anna complètement battu dès le principe, terminer la campagne en vainqueur; dans celle du Texas, la victoire ne le conduira qu'à la défaite.

Il commence par emporter à la baïonnette la ville de SanAntonio-de-Bejar, défait les Texiens dans les deux rencontres de Goliah et de Copano, leur fait 600 prisonniers, en fait immédiatement fusiller la moitié, et s'avance jusqu'auprès de San-Jacinto.

Là, fatigué de la régularité de cette guerre, de la précision des manoeuvres stratégiques, ses goûts de guérillero et son esprit aventureux reprennent le dessus. Il laisse sous les ordres du vieux général Filisola le gros de son armée à quelque distance de cette ville, pour aller en personne diriger une de ces attaques soudaines qui lui réussissent ordinairement si bien. Il choisit pour l'accompagner le major-général Castrillon, surnommé le Murat de l'armée mexicaine, comme lui-même en est surnommé le Napoléon, et emmène 800 hommes de sa meilleure cavalerie. Certes, avec ces hommes pour qui aucun obstacle naturel n'est infranchissable, qui galopent avec une dextérité merveilleuse au milieu des halliers et des branches, partout enfin où le corps de leur cheval peut passer; avec ces chevaux qui ont sur les rochers la légèreté du chamois, comme ils ont la vitesse du cerf dans les plaines, Santa-Anna n'avait rien à craindre des ennemis qu'il a l'habitude de combattre. Ceux qu'il va si aventureusement chercher sont d'une nature bien différente. Ce ne sont plus ces soldats intrépides, il est vrai, à l'arme blanche, mais entre les mains desquels les armes à feu sont peu dangereuses; l'armée texienne s'est recrutée d'un grand nombre de ces Kentuckiens, redoutables chasseurs de loutres, dont les longues carabines rayées (rifles), lancent à coup sûr et à de prodigieuses distances une balle inévitable, qui choisissent l'oeil ou l'oreille de l'animal qu'ils poursuivent, pour l'atteindre sans gâter sa fourrure; pour qui la cavalerie de Santa-Anna n'a rien de terrible, car c'est hors de sa portée qu'ils prendront à leur gré pour victime ou le cheval ou le cavalier.

Le 20 avril 1836, le président et sa troupe arrivent vers trois heures de l'après-midi près de San-Jacinto. Le soleil, réverbéré par les terrains calcaires, est si brûlant, que ces hommes de bronze, que ces chevaux dont, après une longue course, pas un poil n'est humide, éprouvent le besoin de faire une halte. Quelques hauteurs éloignées terminent la plaine où le détachement s'arrête, des maisons abandonnées y sont disséminées çà et là, et, à la demande du major-général, Santa-Anna permet à ses hommes de mettre pied à terre. Ceux-ci se désaltèrent en fumant, et, pour rafraîchir leurs chevaux dont les naseaux aspirent la réverbération ardente du terrain, ils se bornent à relâcher les courroies de leurs selles et à les remuer sur leur dos (réjouir la selle, selon l'expression consacrée).

Santa-Anna donne ses ordres et va se livrer au sommeil dans une des maisons qui sont à l'entour; Castrillon pose des sentinelles et va faire sa toilette dans une autre, car l'ennemi est proche, et ce n'est qu'en grand costume qu'il veut le charger.

Le fort de Saint-Jean-d'Ulloa, à Vera-Cruz, d'après une
vue prise au daguerréotype.--C'est à la porte au fond de l'arcade à
droite, que Santa-Anna a perdu la jambe droite.

Comme il arrive toujours dans les haltes faites au milieu de ces solitudes embrasées, un silence général se fait parmi ces cavaliers que la chaleur assoupit; les cigales seules bruissent avec fureur sous les rayons du soleil. Tout d'un coup les mots: Aux-armes! aux-armes! retentissent de différents côtés; les sentinelles se replient précipitamment sur le détachement, et à peine les chevaux sont-ils ressanglés, les hommes en selle, qu'un millier de Texiens les attaquent avec vigueur. Castrillon soutient bravement le choc, mais les balles des Kentuckiens sifflent à ses oreilles. Montés sur les hauteurs qui dominent la plaine, leurs longues carabines jettent successivement à terre tous les officiers; Castrillon, atteint de plusieurs coup à la fois, chancelle sur son cheval et tombe; mais les chasseurs de loutres, à l'oeil d'aigle, cherchent en vain Santa-Anna dans la mêlée: son sommeil l'a sauvé.--Un domestique du président est à la porte de la cabane, d'où il sort au bruit de la fusillade, et lui dit, en lui présentant son cheval tout bridé:

«Votre Excellence n'a pas le temps de fuir; Castrillon, tous nos officiers sont tués; vite, vite, à cheval.»