--Nous avons tout le temps demain, mon cher Arago, lui répondit Santa-Anna en descendant péniblement de cheval.

--Mais, mon général, d'une minute à l'autre Calderon va venir.....

--Je connais mes vieux camarades, interrompit Santa-Anna, cédant déjà à un sommeil invincible, ils doivent, avant de nous attaquer, se refaire aussi, quant à moi, depuis vingt-quatre heures que ces enragés m'ont traqué comme une bête fauve, je ne suis pas descendu de cheval; j'ai à peine bu, à peine mangé, et je n'ai pas dormi. Je vais m'en dédommager. Vous ne me réveillerez que quand l'attaque commencera; aussi vais-je dormir tranquille. Buenas noches.»

Nous rapportons ici ces paroles historiques pour faire mieux connaître l'esprit de cet homme extraordinaire, et pour dire, comme on l'a vu déjà et comme on le verra encore, que de tous ses besoins le sommeil est le plus impérieux, et qu'aucune circonstance critique ne peut l'empêcher de s'y livrer.

Santa-Anna connaissait bien ses compatriotes. Le 3 mars, avait eu lieu la déroute de Tolomé: Calderon se serait emparé presque sans résistance de Vera-Cruz, et le 10 seulement son armée arriva sous ses murs. Tout alors était remis en état; mais Santa-Anna comptait plus encore, pour se défendre, sur les exhalaisons ardentes des sables qui entourent la ville, sur la fièvre jaune, sur la famine, et ces terribles alliées ne trompèrent pas son attente. La faim, la soif, la maladie, la désertion, déciment l'armée, du gouvernement, elle 15 mai suivant, le général Calderon lève le siège et se replie sur Mexico.

Cependant l'insurrection contre Bastamante avait fait d'immenses progrès. Le général Pedraza, président de droit, élu en 1828, est de nouveau redemandé par les insurgés. Santa-Anna, qui jadis s'était opposa à son élection, se range maintenant de son côté, et se met en marche pour Mexico. Calderon veut de nouveau l'arrêter. Ils se rencontrent à Corral-Falso, près de Jalapa (13 juin); mais, cette fois, Calderon capitule. Par ordre du congrès, il est remplacé dans le commandement de l'armée par le général Facio; Santa-Anna le bat complètement, et se dirige sur la capitale du Mexique.

A cette nouvelle, Bustamante se porte en toute hâte à sa rencontre; les deux rivaux sont en présence devant Puebla; une affaire générale est inévitable. Mais Bustamante cède à l'influence de l'étoile toute-puissante de Santa-Anna, et donne gain de cause au chef de l'insurrection en se rendant au voeu des insurgés.

Ainsi se termine pour Santa-Anna l'année 1832; celle de 1833 le voit porté à la présidence, et, comme César, le premier dans Rome.

Vers la fin de mai de cette année, une nouvelle insurrection éclate dans Valladolid, C'est la première scène d'une haute comédie dans laquelle Santa-Anna s'est réservé le rôle le plus brillant. L'insurrection, sous les ordres du général Duran, a pour but de proclamer le président dictateur. Santa-Anna s'indigne de cette violation des lois dont il est le premier sujet, et devant lesquelles il doit, en cette qualité, s'incliner le premier. Il donne à son fidèle Arista l'ordre de le suivre, et tous deux marchent une fois encore sur les rebelles. Tout d'un coup celui-ci lui propose d'accepter les offres de ces serviteurs dévoués qu'ils vont combattre. Santa-Anna reproche à Arista de ne pas l'avoir mieux apprécié, lui impose silence; mais Arista résiste, lui remet son épée, lui déclare qu'il n'est plus sous ses ordres, qu'il va passer avec le général Duran, et que malgré lui il saura le faire dictateur. On pense bien que cette scène ne se passait pas dans le silence de l'intimité.

Santa-Anna, bientôt fait prisonnier par les insurgés, s'échappe de leurs mains et revient à Mexico, où le vice-président Gomez Farias résistait de meilleure foi à une insurrection de la garnison même du palais, se remet en campagne contre Arista et Duran, et les force à capituler à Guanajuato (la capitulation fut douce); puis, satisfait d'avoir donné à la face du monde cet exemple digne de l'ancienne Rome, dégoûté peut-être de la réalité ou fatigué des travaux de l'administration, Santa-Anna remet son autorité, jusqu'à nouvel ordre, entre les mains du vice-président, et va retremper son âme dans la solitude de Manga de Clavo. Il la quitte bientôt pour aller soumettre la ville de Zacatecas, y revient de nouveau, et s'en éloigne encore pour châtier la rébellion des Texiens.