Le 2 janvier 1832, deux officiers s'y présentent devant Santa-Anna, lui communiquent une pétition de la garnison de Vera-Cruz demandant à Bastamante le renvoi de son ministère, et le prient de l'appuyer du prestige de son nom. Santa-Anna leur promet son appui, et, comme les demi-mesures n'ont jamais été de son goût, il dit adieu cette fois-ci et pour longtemps à son séjour de prédilection, arrive le lendemain à Vera-Cruz, reconnaît la déchéance du ministère Alaman, s'empare des coffres de la douane, perçoit les droits et s'installe en seigneur et maître dans une ville dont la possession lui assure les trésors qu'y viendra verser le commerce européen. Il ne sollicite pas, il dicte des ordres. Ses fidèles officiers, au nombre desquels on compte en première ligne les deux frères Arago, abandonnent Mexico et viennent se joindre à lui. Santa-Anna est dans son élément; il s'est rassasié de solitude jusqu'à satiété: un immense champ d'activité s'étend devant ses yeux.
Bastamante ne veut pas accorder à l'intimidation ce qu'on exige de lui; il envoie contre les révoltés un corps de troupes de 3,000 hommes commandés par le général Calderon. Celui-ci vient camper à Santa-Fé; c'est un village à trois lieues de Vera-Cruz que Calderon a choisi pour s'y arrêter, car il termine la zone meurtrière que la fièvre jaune et les sables brûlants tracent autour de cette ville. L'influence mortelle ne franchit pas sa ceinture de chênes verts.
Pendant ce temps, le général Arago avait été chargé par Santa-Anna du commandement de Vera-Cruz, et son frère avait reçu assez à contre-coeur l'ordre de former et de discipliner un corps de 1,200 hommes composé des Jarochos de la côte. Pour que nos lecteurs se fassent une idée de la difficulté d'exécution de l'ordre donné notre compatriote Joseph Arago, il est bon qu'ils sachent que ces Jarochos sont les habitants des campagnes embrasées qui bordent le littoral, gens inquiets, remuants, à la peau basanée, dont le corps nerveux n'est pas susceptible de laisser échapper une goutte de sueur sous ce soleil brûlant; cavaliers indomptés comme leurs chevaux, aux jambes unes, aux culottes de velours bleu, le sabre toujours à la main, s'en servant à chaque instant ou pour terminer leurs querelles, ou pour s'ouvrir un passage à travers les réseaux compliqués de leurs forêts, et, pour éviter toute perte de temps, le portant à leur côté sans fourreau. Il vaudrait donc autant essayer de former régulièrement les Bédouins les plus vagabonds, ou de rassembler en masse compacte les sables de leurs déserts, que de vouloir apprendre à ces hommes à soutenir une charge ou à l'exécuter en corps, ou à se plier aux exigences de la discipline. Santa-Anna devait en faire bientôt l'expérience.
Il est instruit, à dix heures du soir, qu'un riche convoi d'argent et de munitions, escorté par 500 hommes, est attendu par le général Calderon. Il monte aussitôt à cheval avec quelques soldats, longe silencieusement, à la faveur des ténèbres, les bords de la mer sur le chemin de l'Antigua (l'ancienne Vera-Cruz), et, se rabattant tout à coup sur la gauche, se trouve au point du jour entre le camp de Calderon qu'il a tourné et le convoi qu'attend celui-ci, c'est-à-dire au milieu d'une forêt qu'il faudra traverser. Sous ces voûtes sombres où les premières lueurs de l'aube n'ont pas encore pénétré, Santa-Anna et sa troupe dressent leur embuscade et se tiennent immobiles derrière les fourrés épais.
Un des Jarochos accoutumé, comme ils le sont tous, à suivre une piste sur des traces presque invisibles, est envoyé en avant. L'oreille collée contre terre, il distingue déjà le piétinement des mulets chargés, la clochette de la jument conductrice du convoi, le trot de la cavalerie qui l'accompagne et le bruit de la conversation des officiers. Il fait entendre le signal convenu, chacun se tient prêt; les divers murmures se rapprochent; en un instant, aux yeux de l'escorte étonnée, le convoi disparaît derrière un mur vivant qui surgit tout d'un coup, et pendant que la fusillade s'échange, il est rapidement dirigé en sens opposé. Une voix s'écrie: «C'est le général Santa-Anna qui est ici!» et, au prestige de ce nom, les fuyards reviennent sur leurs pas en criant; «Vive le général Santa-Anna!» se joignent à lui, et le général regagne Vera-Cruz avec une augmentation considérable dans son trésor et 500 hommes de plus dans son année.
Puis, après un court répit, sans permettre que les chevaux soient même débridés, Santa-Anna l'ait sonner le boute-selle de tous les Jarochos, prend avec lui quelques régiments d'infanterie, et laissant au général Arago le soin de défendre la place, se met en marche pour aller offrir la bataille à Calderon, le joint à Tolomé, et quoique sans artillerie, avec une cavalerie indisciplinée, donne l'ordre de commencer l'attaque.
Malheureusement, aux premières détonations de l'artillerie, les Jarochos lâchent pied, entraînant avec eux leur capitaine Arago, qui fait de vains efforts pour les rallier. L'infanterie seule tient bon contre les batteries de Calderon, et la lutte héroïque d'un régiment de Santa-Anna prolongea la bataille jusque dans l'après-midi; mais quand le dernier homme tomba, la déroute devint complète. Tout le monde s'enfuit, ceux qui demandent quartier sont égorgés; le colonel Landero, un des plus braves officiers de Santa-Anna, est massacré dans sa fuite par un lancier qu'il implore en vain, et Santa-Anna lui-même, accompagné d'un seul homme, jette un regard de douleur sur ses braves muchachos couchés dans la plaine, pique son cheval, s'enfonce dans les bois, et disparaît.................
Vingt-quatre heures s'étaient écoulées, et Vera-Cruz présentait un aspect bien différent de celui qu'elle offrait lors de l'entrée de ce convoi si heureusement capturé. L'inquiétude est universelle; Santa-Anna n'a pas reparu depuis la sanglante affaire de Tolomé. Le général Arago, sur qui pèse toute la responsabilité, après avoir pris les mesures nécessaires pour résister à l'attaque de Calderon qu'il attend de minute en minute, se promène soucieusement sur une terrasse élevée, en interrogeant tous les points de l'horizon. La plage jusqu'à Bergara est déserte, la brise agile tristement les masses sombres de verdure qui la terminent, et sous lesquelles Santa-Anna doit errer à l'aventure. Dans chaque nuage de sable que le veut de la mer fait tourbillonner, il croit voir ou les colonnes de Calderon s'avancer, ou reconnaître le cheval et le costume de son général en chef. Cet espoir enfin se réalise; accompagné d'un seul domestique, poudreux, pâle et son uniforme en lambeaux, Santa-Anna regagne Vera-Cruz.
Le général Arago, après les premiers épanchements, n'eut rien de plus pressé que de lui dire;
«Maintenant, mon général, que votre précieuse personne nous est rendue, je désire avant tout que vous veniez inspecter mes travaux de défense.