Lapérouse, par ses talents et par son malheur, méritait l'hommage de ses concitoyens, et la France entière s'y associera. C'est le plus populaire de tous nos navigateurs; sa mystérieuse destinée a consolidé la gloire que lui avaient acquise ses observations nautiques, et la mort qu'il trouva sur les écueils de la Polynésie lui fut une garantie d'immortalité. Né en 1741, garde de la marine à quinze ans, Lapérouse avait prouvé autant de capacité que de courage en diverses expéditions contre les Anglais. Louis XVI, en 1785, lui confia les frégates la Boussole et l'Astrolabe pour un voyage de découvertes. Il partit le 1er août 1785, et donna de ses nouvelles jusqu'au 7 février 1788. Pendant trois ans, on put suivre ses traces, frémir de ses dangers, applaudir à ses explorations; puis il disparut tout à coup; son sort demeura longtemps un problème, et ce ne fut qu'en 1828, après bien des indices vagues, bien des recherches infructueuses, que les débris de son naufrage furent recueillis par M. Dumont d'Urville dans les îles Malicolo.
Il est à regretter que la plastique n'ait pu grouper autour de la statue de Lapérouse assez de symboles, d'emblèmes caractéristiques pour raconter aux yeux sa vie et sa mort. Son image est conçue comme celle de tant d'autres marins; il tient de la main droite une longue-vue, et la main gauche est posée sur une carte géographique que supporte le fût d'un mat brisé; la tête a de la noblesse en dépit des ailes de pigeon; les plis du manteau sont sévèrement agencés; les mains, surtout la gauche, sont modelées avec soin.
Cette statue est la sixième du même genre qu'exécute M. Raggi, auteur du Montesquieu, de Bordeaux; du Bayard, de Grenoble; du Henri IV, de Neyrac, de celui de Pau, et d'une statue équestre de Louis XIV, destinée à la ville de Rennes. Ce sera un nouveau titre pour ce sculpteur émérite, qui, déjà six fois candidat à l'institut, se présente pour recueillir l'héritage de M. Cortot.
Courrier de Paris.
Nos rues, nos jardins et nos places publiques ressemblent depuis quelques jours à des corridors et à des préaux de collèges: on n'y rencontre qu'écoliers enchâssés dans l'habit uniforme gros-bleu et boulonnés jusqu'au menton; mais, à leur allure libre, insouciante et résolue, on devine que les oiseaux ont passé à travers les barreaux de la cage. La voix du maître ne les éveille pas en sursaut dans leur liberté; ils s'en vont au hasard, à travers la ville, l'oeil curieux et les bras ballants, ici et là, sans que la règle leur crie: «Allons, messieurs! en classe! silence! taisez-vous!» Heureuse saison des écoliers en vacances! Pareils à des soldats en congé, ils ont mis bas les armes et cheminent sans sabre et sans giberne, c'est-à-dire sans Gradus et sans Conciones; le Lexique et la Grammaire sont au repos; le Virgile et l'Ovide gisent abandonnés sur quelque rayon poudreux de la salle d'études. C'est un désarmement général.
Le soir, les théâtres sont peuplés de cette gent écolière: la voyez-vous disséminée dans les loges ou groupée au parterre? on s'aperçoit bien vite de leur présence à la gaieté bruyante qui éclate aux endroit? plaisants, et au sérieux avec lequel ils écoutent les passages pathétiques. Parlez-nous de ce public-là! il n'est ni exigeant ni blasé; tout l'amuse, tout l'intéresse, tout l'enchante! Ce n'est pas lui qui se laissera aller au fond de sa loge ou de sa stalle en étouffant de sa main gantée un bâillement dédaigneux! Ce n'est pas lui qui s'écriera d'un air maussade: «Ah! quel ennui! mauvais! pitoyable! exécrable!» interrompant les acteurs et sortant, comme les marquis de Molière, au moment le plus beau.
Quel plaisir, au contraire, de voir l'attention naïve de nos jeunes spectateurs! Ils ne quittent pas la scène du regard, écoutent de toutes leurs oreilles, examinent de tous leurs yeux immobiles, absorbés, insatiables. A minuit la toile tombe, et eux, s'éveillant comme d'un rêve, de s'écrier, tout surpris: «Tiens! est-ce que ça finit déjà?»
Demandez-leur ce qui s'est passé autour d'eux; s'il y avait du monde dans la salle ou s'il n'y en avait pas; de quelle couleur était la robe ou le chapeau de leur voisine; était-elle jeune ou vieille, laide ou jolie? ils n'en savent rien. Nos écoliers, en effet, sont loin encore de cette science qui consiste à venir au spectacle pour y tout voir, excepté le spectacle; pour s'occuper de tout, hormis des acteurs et des pièces. Ils n'ont pas à faire étalage de leurs gants glacés, de leur binocle, de leur frisure, de leurs moustaches; ils ne songent pas, au lieu de la comédie qu'on leur montre, à se montrer et à se contempler eux mêmes; mais, patience! laissez faire le temps, et tel de ces bambins que vous voyez le coude appuyé sans cérémonie, sur la devanture d'une loge et se rongeant les doigts, tandis qu'un camarade lui passe le bras par-dessus le dos et l'enlace; tel de ces petits sauvages, vous dis-je, prendra, dans deux ou trois ans, les airs d'un lionceau parfumé, et caressera sa barbe en souriant, de l'avant-scène, à mademoiselle Castellan ou à madame Doche.
Quand vous rencontrez ces bandes d'écoliers symétriquement rangés sous la férule du magister, et descendant le long des rues avec un confus murmure pour gagner la grille du collège; quand vous voyez ces petits garçons et ces petites filles qui roulent dans le sable des Tuileries ou lancent un ballon en l'air sur le rare gazon du carré Marigny, ne vous arrive-t-il pa de vous adresser à vous-même cette simple question: «Qu'est-ce que tout cela deviendra? Vaudront-ils mieux ou moins que nous?» Horace répond: ils donneront des fils pires encore que leurs pères, et Béranger chante;
Chers enfants, dansez, valsez.