Lorsqu'on sort par la porte de Côme, après une marche de dix milles, on trouve, à main gauche, entre Boisio et Limbiate, un charmant palais auquel les agréments de son site avaient fait donner le nom de Montebello. Il s'élève sur une colline, dernier ondoiement de cette terre, qui, s'abaissant en gradins superposés depuis les hauts sommets des Alpes, vient se perdre et s'effacer dans l'interminable plaine lombarde. De là le regard s'étend sur les fécondes campagnes du Milanais, d'où surgissent çà et là des hameaux, des bourgs, des villes très-peuplées, et, plus au centre, la métropole de l'Insubrie, étalant la merveilleuse masse de son dôme, monument de l'originalité et de la puissance des siècles robustes dans la foi; de l'autre côté on admirait un cercle de collines, puis de montagnes superbes, qui, au levant et au couchant, limitaient l'horizon, de formes, de hauteur, de nuances différentes. Les unes verdoyaient aux yeux sous la vigne et les blés qu'on y cultivait; les autres se couvraient d'un manteau de forêts; d'autres encore se dressaient âpres et dépouillées, comme la vieillesse d'un homme qui, jeune, a vécu dans le mal.

Ce palais, tel qu'il existe aujourd'hui, a été rebâti, par les seigneurs Crivelli, dans le dernier siècle. Vers la fin de cette époque il devint célèbre, lorsque le jeune Bonaparte, ayant passé les Alpes pour asservir la Lombardie, sous prétexte de lui rendre la liberté au nom de la République française, se plut à placer son quartier-général dans le château. Là, autour du héros, fils de la liberté, et qu'ils croyaient disposé à établir le règne de sa mère, tandis qu'il ne songeait qu'à hériter d'elle, les députés des républiques improvisées de l'Italie accouraient apportant de serviles hommages. Le pouvoir des armes avait restreint le nombre de leurs actions libres et augmenté celui de leurs obligations; mais, avec la liberté de payer beaucoup plus d'impôts, il leur avait concédé celle de planter sur leurs places un grand arbre autour duquel ils pouvaient rire, danser et chanter, jusqu'à ce qu'il plût à quelque officier de mauvaise humeur de leur imposer silence. Dans sa villa, Bonaparte riait de ces démonstrations; il riait de la sincérité du petit nombre, et s'aidait de l'astuce de la majorité; cependant il marchandait Venise, et il se préparait à se frayer le chemin du trône, où relevèrent ceux qui, après en avoir abattu une autre royauté, avaient annoncé au monde la fin des rois, l'ère de l'égalité et de la liberté,--mais non l'ère de la justice.

Ne t'effraie pas, lecteur bénévole; ne crains point que je veuille retracer ici la pente sur laquelle glissa l'Italie pour tomber de la tyrannie des Visconti sous le joug de Napoléon. Si j'en ai fait mention, ce n'est que par une de ces digressions trop communes dans notre récit, et qui avait été amenée par le palais dont nous avions à parler. Peu de temps avant l'époque qui nous occupe, les Pusterla avaient bâti cette demeure pour en faire leur villa, et ils y avaient déployé une magnificence égale à leurs richesses. On avait mis à l'embellir tout l'art que l'on connaissait alors pour rendre agréable une maison des champs. Les jardins renfermaient toutes sortes de plantes belles et rares, des collines couvertes de vignes; des jets d'eau, des ruisseaux qu'on avait été chercher au loin répandaient une douce fraîcheur; On trouvait dans l'intérieur des appartements toutes les commodités, sans que les dehors du palais perdissent rien de leur solidité et de leur force. Aux quatre angles de la muraille qui l'entourait, quatre tours s'élevaient, capables, à l'occasion, de tenir tête à une de ces attaques imprévues qui, dans ces temps de guerres civiles et de débilité du gouvernement, pouvaient venir ou d'un peuple mutiné, ou d'une bande de brigands, ou des barons rivaux.

C'était là que s'était retirée Marguerite, lorsque Franciscolo, séduit par la fausse confiance que lui montrait Luchino, avait accepté, malheureusement pour lui, la conduite de l'ambassade envoyée à Mastino della Scalla. Ni les dissuasions de Buonvicino, ni les caresses de sa femme, n'avaient pu le détourner de prendre une de ces charges qui, honteuses sous un gouvernement honteux, semblent un assentiment donné à l'oppression de la patrie, ni l'amener à une retraite honorable, protestation muette et sans péril contre les gouvernements tyranniques. Dès qu'il fut parti, Marguerite résolut de quitter la ville, de s'épargner, dans le repos de la campagne, le déplaisir de voir le triomphe des méchants, et d'y chercher de plus fréquentes occasions de répandre des bienfaits.

Ramengo de Casale interpréta ou voulut interpréter autrement cette retraite. Ce flatteur de Luchino, dont nous avons eu déjà occasion de parler, se présenta chez Visconti peu de temps après le départ de Francesco Pusterla pour Vérone. «Seigneur, lui dit-il, madame Marguerite s'est retirée à Montebello. Certainement elle ne cherche la solitude que pour inspirer à quelqu'un le désir d'aller la consoler. Votre sérénité ne l'honorerait-elle pas d'une visite?»

L'utilité la plus directe que les méchants princes tirent de leurs courtisans, c'est de se faire suggérer par eux les mauvaises actions qu'ils méditaient déjà, et de se ménager ainsi une excuse devant leur propre conscience. Luchino, dissimulant ses sentiments, ne montra pas qu'il fit grand cas d'une suggestion qui concordait pourtant si bien avec ses secrets désirs; mais, peu de jours après, il ordonnait une grande chasse dans les bois de Limbiate.

Lorsqu'on lui annonça la venue de Luchino, un pense bien que Marguerite fut troublée. Vêtue avec cette élégance sans apprêt qui convient à la campagne, pleine de toutes les grâces, mais pourtant majestueuse, elle accueillit la cour du prince, lorsqu'il vint se reposer dans son palais. Par ses ordres, la salle à manger et les offices étaient garnies de rafraîchissements délicats pour les seigneurs et pour leur suite. Lorsqu'ils se furent rafraîchis au milieu de la joie, des bruyantes saillies et des affectations déplacées de Grillincervello, auxquelles Marguerite n'opposait qu'un silence plein de dignité, Luchino demanda à la belle hôtesse de lui faire admirer, seul à seul avec elle, la belle position du château et toute l'élégance de son site. Marguerite y consentit, et, du haut des tours d'où on dominait toute la plaine, elle montra à Luchino le paysage animé par sa suite. Celle-ci, se formant en groupes, admirait un ciel si salubre et les riants accidents de la lumière et des terrains, qui, dans cette saison, montraient toute chose sous le jour de la beauté et de la perfection. Mais la châtelaine tenait toujours par la main son jeune Venturino; une grave suivante ne la quitta pas d'un instant, et quelques domestiques, comme pour faire honneur à son hôte, ne cessèrent de l'accompagner. Luchino put à peine lui dire quelques galanteries, qu'elle reçut sans paraître y attacher plus d'importance qu'à des politesses banales et insignifiantes. A son départ, Luchino, après avoir exalté la beauté du site et le parti qu'on en avait tiré, murmura à l'oreille de Marguerite: «Dans une solitude, madame, il serait à désirer que vous fussiez moins entourée.»