Le téméraire crut avoir fait comprendre ses désirs; il l'espéra d'autant plus, qu'il avait été charmé de l'aimable accueil de sa belle cousine. La pudeur bien connue de la noble dame, loin de le détourner de ses honteux desseins, ne l'excitait que davantage à y persévérer, en vertu de ce penchant de l'âme humaine qui nous fait aimer les obstacles. Ramengo et les autres courtisans ne manquèrent pas d'attiser la flamme en élevant aux nues les mérites de cette beauté, et les grâces, et les honneurs avec lesquels elle avait reçu le prince, son parent. Seul, le bouffon osa lancer à son maître quelques mots de chasse manquée, et je ne sais quelles autres baies, qui, en faisant rire Luchino, aiguillonnaient son amour-propre et l'excitaient à assouvir sa passion.
Cette première tentative n'était que comme la course qu'on fait sous une place ennemie pour reconnaître les lieux, les campements favorables et les endroits propres à l'assaut. Peu de jours se passèrent, et Luchino, avec un petit nombre de ses affidés, revînt audacieusement à Montebello. Ce retour désagréable n'était point inattendu. Marguerite n'avait, que trop compris le perfide usage que le prince voulait faire de la familiarité que le sang autorisait, de l'autorité de son rang et de l'éclat de ses richesses. Le péril grandissait donc, non pour la vertu de Marguerite, mais pour son repos qu'elle allait perdre dans sa lutte contre un audacieux, incertaine encore du caractère que prendraient à la fin les persécutions de son parent.
Un jour Luchino revenait vers Milan, calculant en lui-même les pas qu'il avait faits vers le terme de ses désirs. Il cherchait, par sa gaieté et par la marche bruyante de sa troupe, à faire présumer un triomphe qu'il était encore à souhaiter, et voulait en hâter l'heure en inspirant l'idée qu'il était déjà accompli. Tout à coup Grillincervello lui dit: «Regarde, regarde, maître! celui-là est certainement un de tes débiteurs.» Et il lui montrait un jeune homme qui venait à bride abattue par le chemin, et qui, dès qu'il aperçut le cortège du prince, se jeta à travers champs pour l'éviter. C'était Alpinolo que, s'il vous en souvient, nous avons rencontré, dans le premier chapitre, marchant à côté de Pusterla; et, comme il aura désormais une grande part dans notre récit, il convient d'en dire ici quelques mois. On le tenait pour un de ces infortunés qui, dans ces temps de désordre et d'orages, ignoraient leurs parents, et il avait grandi comme une plante au milieu du désert.
Ottorino Visconti, frère de notre Marguerite, avait obtenu en 1329, de l'empereur Louis de Bavière le fief de Castelletto, sur le Tésin, et la juridiction du Novarais, domaine resté depuis dans la maison des Visconti d'Aragona, descendants de cette famille. Pour témoigner sa gratitude à ce souverain, il l'accompagna jusqu'à Pise. A son retour de cette ville, après avoir passé le Pô près de Crémone, il lui arriva de s'arrêter dans une chaumière du rivage, habitée par des meuniers qui transportaient dans des barques leurs moulins mobiles là où ils croyaient trouver le meilleur courant, et, par occasion, prenaient avec eux des passagers. Ottorino, désirant se reposer un instant en cet endroit. demanda que l'un des enfants du meunier tint son cheval pour le faire brouter un peu l'herbe du pré devant la maison, «Ce n'est pas moi,--ni moi,» répondirent les enfants craintifs; et ils s'enfuyaient, se retournant de temps en temps pour observer le cavalier et son cheval» qui leur semblait une dangereuse merveille. Mais l'un d'eux, qu'à sa taille un aurait cru plus âgé, quoiqu'il ne comptât réellement pas sept années, s'avança hardiment et dit: «Qui est-ce qui a peur? A moi le cheval!» Et il le prenait par la bride, le regardait, le caressait, s'amusait à lui donner de l'herbe dans sa main, à sentir le souffle du destrier sur son visage, tout fier de pouvoir dominer un si gros et si noble animal. Puis, avec un soupir qu'on n'aurait point attendu de son jeune âge et de sa contenance à la fois pleine d'ingénuité et de résolution, il s'écria: «Oh! que n'en ai-je un aussi, moi!
--Eh! qu'en ferais-tu? lui demanda Ottorino, charmé de cette vive franchise.
--Oh! je sais bien ce que j'en ferais. Je voudrais courir par terre et par mer pour chercher mon père.
--Ton père n'est donc pas ici? reprit Ottorino.
--Oh! non! reprit le jeune garçon en secouant la tête avec une tristesse enfantine. Ils m'ont trouvé sur le rivage, ils m'ont porté dans cette maison, ils m'ont élevé! mais je n'ai point de parents! Je ne puis jamais dire comme tous les autres: cher père!
--Et ta mère?»
Les yeux de l'enfant s'emplirent de larmes, et, pendant qu'il les essuyait d'une de ses mains, de l'autre il tendait un doigt en disant: «Elle est là!» Et il montrait un monticule surmonté d'une croix à laquelle pendait une couronne de marguerites et d'oeillets fraîchement cueillis.