Ottorino, ému de pitié: «Viendrais-tu avec moi?
--S'il ne tenait qu'à moi! Je crains de déplaire à ces braves gens... Ils me veulent tant de bien!... Mais ce n'est pas ici qu'est mon père.»
Ces meuniers s'étaient en effet pris d'un grand amour pour cet enfant. Quand Visconti les pria de le lui laisser l'homme répondit: «Oh! votre seigneurie, elle est trop bonne! Qu'il parte pourtant: trop de bonté de la part de votre seigneurie!»
Mais la Nena, sa femme, qui avait ouï parler en général des malheurs du monde, des caprices des seigneurs, manquait de courage, et disait à l'enfant: «Ne prends pas garde à ce qu'il dit; reste ici. Le pain ne te manquera pas si tu veux travailler, et tu seras tranquille, et du moins tu demeureras dans la crainte de Dieu.»
Au contraire. Maso (c'est ainsi qu'on nommait le meunier), homme qui avait parcouru le monde, c'est-à-dire qui était allé prendre du grain et porter de la farine jusqu'à Crémone et à Castelmaggiore, et qui croyait avoir quelque connaissance des hommes, parce qu'il avait connu beaucoup de marchands de grains, lui coupa la parole et dit: «Comment, tu voudrais lui ravir cette bonne fortune? Ne vois-tu pas? c'est un petit diable: grande santé, grand courage, grand appétit; il a tout ce qu'il faut pour faire un grand homme. Laisse-le emmener par sa seigneurie, et tu verras qu'il fera son chemin. Il n'est pas né meunier, et ce n'est pas là ce qu'il doit faire.»
L'avis du mari prévalut. La Nena, au moment de prendre congé de son enfant d'adoption, et en lui rajustant sur le dos les méchants haillons qui le couvraient, pendant qu'il sautait de joie, lui dit: «Garde-toi du danger, fuis les mauvaises compagnies, les femmes et les cabarets.» conseils dont toutes les mères entremêlent leurs adieux à leurs fils. Maso ajouta: «Respecte sa seigneurie et fait fortune.» Puis Ottorino emmena le jeune garçon avec lui.
C'était précisément notre Alpinolo. Ottorino se proposait d'en faire un écuyer, et en attendant que les années lui vinssent, de le placer en qualité de page auprès de Bice, sa femme. Mais, hélas! de retour dans sa patrie, il apprit que Bice l'avait trahi, et qu'elle s'était réfugiée dans le château de Dosate pour y vivre avec Marco Visconti, son cousin. Celui-ci, peu de temps après, rassasié ou jaloux, un jour la précipita d'une fenêtre dans les fosses du château, sauf à la pleurer abondamment une fois qu'il l'eut tuée. Ottorino souffrit de cette infidélité comme une âme généreuse qui se voit trahie par une personne aimée. Il chercha des distractions dans la guerre et dans les voyages; mais il y a des blessures que le temps ne cicatrise pas. Son désespoir le conduisit au tombeau à la fleur de son âge, et, en 1336, il fut enseveli dans l'église de Saint-Eustorge, à côté de son père, Hubert Visconti.
Il laissa Alpinolo à Marguerite, sa consolatrice dans ses cruelles douleurs, en le lui recommandant spécialement. C'est pourquoi le jeune homme grandit près d'elle, et passa avec sa maîtresse dans la maison des Pusterla, où Franciscolo le prit pour son écuyer. Doué d'une âme où débordait la tendresse, et ne pouvant l'épancher sur des êtres que le sang eût attachés à lui, il l'avait reportée tout entière sur la famille au sein de laquelle il avait grandi. Il en aimait les membres et les intérêts avec toute l'impétuosité d'une passion, passion naturelle dans un jeune homme qui, n'ayant passé sous le joug d'aucune discipline, avait conservé, dans toute leur vigoureuse virginité, la fougue, l'irréflexion, cet extrême besoin de sensations et de bonheur, défauts et qualités de la jeunesse. Un désir, une véritable furie de liberté lui avait été inspirée par les bouillants discours de son jeune seigneur, et par les compagnies qu'il voyait à Milan, composées de jeunes gens avides de nouveautés, ou de vieillards pleins des souvenirs des libertés antiques et du mépris de l'esclavage nouveau. On dit que les hommes de basse naissance, une fois parvenus à un haut rang, s'efforcent de faire oublier leur origine; de même Alpinolo voulait faire oublier aux autres et oublier lui-même qu'il n'avait ni parents ni patrie, par l'excès de son amour pour sa patrie d'adoption. Aucun sacrifice n'aurait paru grand à son immuable et violente résolution de servir la république milanaise, les enfants d'Hubert Visconti et Pusterla: donner sa vie lui eût semblé bien peu de chose.