De tels caractères, qui, lorsqu'ils se passionnent pour une idée ou pour une personne, oublient le reste de l'univers, sont rares aujourd'hui dans notre société, dont le niveau adoucit et égalise toutes les aspérités à la superficie, comme le torrent polit les cailloux. Est-ce un bien? est-ce un mal? Demandez, si la poudre à canon est un bien ou un mal, qui, bien employée, est une protection et une puissance, et qui, employée sans règle, n'est que la mort.
A cette nature violente, mais généreuse, joignez la fraîcheur d'une âme de dix-sept ans, une grâce hardie, bien que modérée par l'habitude de vivre avec les grands, une mélancolie répandue sur tous les sentiments et née du mystère de sa naissance, et vous comprendrez combien Alpinolo devint cher aux Milanais, race d'un naturel exquis, et non-seulement au peuple, mais aux grands. L'incertitude même de sa naissance, que le monde, par une de ses mille injustices, impute ordinairement à crime, ou considère, du moins avec une compassion hautaine, voisine du mépris, loin de nuire à Alpinolo, le rendait plus intéressant à ceux qui le connaissaient, par l'ardeur perpétuelle qu'il montrait de chercher, de retrouver son père, de s'arracher à cette situation qu'il regardait comme une infamie. Si on racontait devant lui les embarras de quelque personne malheureuse: «Au moins il a un père, il a une mère,» s'écriait-il. Lorsqu'il voyait un enfant dans les bras de ses parents, il se consumait de douleur, de regrets. Combien de fois Marguerite ne le surprit-elle pas contemplant Venturino et le couvrant de mélancoliques caresses, en retenant des larmes avec effort!
On a déjà conquis combien Marguerite était faite pour inspirer de l'amour à tout ce qui l'approchait. Pour peu qu'il ait l'expérience du monde, le lecteur doit avoir remarqué que ceux qui n'ont point à se louer des hommes se tournent avec un enthousiasme plein de dévouement vers les femmes, sûrs de trouver en elles la compassion, le désintéressement, la tendresse dont les hommes sont dépourvus, ou qui sont étouffés en eux par les calculs de l'amour-propre et le tumulte des affaires.
Ainsi, Alpinolo avait concentré sur Marguerite l'affection qu'il portait à Uberto et à Ottorino pendant leur vie: affection qui ne ressemblait en rien au sentiment qui d'ordinaire unit les deux sexes, mais une sorte de culte fait pour mettre à néant toutes les manoeuvres de la vanité, toutes les espérances de la passion. Il la considérait comme une lumineuse étoile au milieu des ténèbres universelles de la société, et il n'eût pu la croire capable d'une action qui eût été moins que généreuse et sainte.
Si jamais vous n'avez répandu des pleurs sur le sein d'une femme respectée, si jamais vous n'avez dévoilé à ses yeux les blessures d'un coeur contristé, vous ne devinerez point quelle douceur il y avait pour Alpinolo dans ces heures où, assis près de sa maîtresse, avec l'affection d'un frère et le respect d'un vassal, il lui découvrait ses angoisses. Les hommes en auraient dédaigneusement souri comme d'une faiblesse, d'un enfantillage, d'une exagération sentimentale; mais en elle il trouvait un écho, de la sympathie, et quelques-unes de ces paroles qui peuvent en un instant chasser les nuages du coeur et y ramener la sérénité.
L'année qui précéda celle où commence notre récit, les Visconti s'étaient vus au moment d'être dépossédés de leur seigneurie. Lodrisio Visconti, neveu du grand Matteo, courroucé de se voir exclu de la seigneurie, tenta d'amener un changement, et, se confiant sur le grand nombre des mécontents, sur les promesses de quelques voisins, sur sa propre audace et sur la fortune, il mena contre Azone une bande de mercenaires. Cette bande, composée d'Allemands, et conduite par le capitaine Malerba, fut appelée la compagnie de Saint-Georges. Elle était, la première de toutes ces bandes qui depuis firent un métier de la valeur militaire, et qui, non moins terribles à leurs amis qu'à leurs ennemis, ravagèrent pendant deux siècles notre patrie déjà assez affligée.
En face de cet imminent péril, tous les Milanais prirent les armes. Quoiqu'ils n'eussent pas grand sujet de se louer de leurs maîtres, ils avaient assez d'ouverture d'esprit pour ne point croire aux promesses de liberté que Lodrisio voulait accomplir par la violence, ni qu'un ramas de bandits mercenaires vînt en pays étranger pour y redresser les torts et y rétablir la justice. Lodrisio, qu'on ne put point empêcher de passer l'Adda à Rivolta, pénétra jusque dans le comté de Seprio, dont il réclamait la seigneurie, et assit son camp à Legnano. Les Milanais s'avancèrent jusque-là à sa rencontre avec trois mille cinq cents cavaliers, deux mille arbalétriers, quatorze mille fantassins, armée considérable pour un si petit état. Luchino, qui n'était point encore prince, la commandait. Il disposa l'avant-garde à Parabiago, à Nerviario le centre, à Ro l'arrière-garde; mais, surpris de grand matin, le 21 février (c'était le jour de sainte Agnès, et il neigeait à flots), il y eut une telle mêlée qu'il fui fait prisonnier, et qu'on l'attacha à un arbre jusqu'à ce que la journée fût décidée.
Alpinolo, qui combattait derrière Francisco Pusterla, aperçut Luchino dans cette position critique. Il en donna aussitôt avis aux cavaliers les plus braves de l'armée, et avec eux il rafraîchit le combat, et, redoublant d'efforts, ils parvinrent à délivrer leur capitaine. S'il n'était pas du style de l'histoire de ne jamais rapporter qu'aux personnages illustres le mérite des actions d'éclat, elle aurait confessé qu'Alpinolo avait eu la meilleure part dans cette affaire. Il fit en effet des merveilles de sa personne, arriva le premier jusqu'à Visconti, coupa les liens qui le retenaient, le mit à cheval, et, lui donnant une masse d'armes, revint avec lui montrer le visage aux ennemis. Ceux-ci, à la fin d'une journée où le combat s'était cinq fois renouvelé, s'enfuirent enfin en pleine déroute, laissant prisonnier Lodrisio, qui fut jeté dans le cachot de Saint-Colomban, où il souffrit beaucoup d'années.