Cette bataille est celle de Parabiago, si célèbre parmi les Milanais, et dans laquelle on raconte que saint Ambroise apparut dans l'air, tenant en main un fouet gigantesque, dont il frappait les mercenaires. En mémoire de cette journée, on bâtit une église superbe au lieu même où Luchino avait été délivré. Il fut réglé que chaque année, au jour anniversaire considéré comme jour de fête, les douze seigneurs de l'approvisionnement iraient à cette église en grande solennité y faire une offrande au nom de la commune, et assister à une messe spéciale, dont la préface contenait des imprécations contre les mercenaires. Cette cérémonie se poursuivit jusqu'au temps de saint Charles Borromée, qui la restreignit à une simple visite à la basilique de Saint-Ambroise, dans la cité.
Ce furent alors de grandes fêtes, de grands feux de joie. Azone se rendit à Parabiago avec une pompeuse suite, et arma chevaliers ceux qui s'étaient le plus distingués dans la bataille. Un héraut d'armes appelait les braves les uns après les autres par leurs noms, les titres de leurs familles et de leurs pères; s'il ne s'y trouvait pas de tache, il disait: «Viens et l'approche pour recevoir cette ceinture militaire, dont la patrie et les chevaliers te trouvent digne.» Le héraut nomma el examina Ambroise Cotiea, Protaso des Caimi, Giovanni Scaccabarozzo, Milanais, Lucio des Vestarini, de Lodi, Inviziato, d'Alexandrie, Lanzarotto Anguissola et Doudazio Malvicino della Fontana, de Plaisance, Rainaldo des Alessandri, de Mantoue, Giovannolo de Monza, et l'Allemand Sfolcada Melik. Ils se présentaient à la file les uns des autres devant Azone, qui recevait leur hommage-lige, leur donnait une légère accolade, leur présentait l'épée, et la leur attachait au côté avec la ceinture chevaleresque, pendant que deux autres chevaliers leur attachaient aux talons les éperons d'or. On appela ensuite Giovanni del Fiesco, Génois, frère d'Isabelle, femme de Luchino; mais ou ne put rendre les honneurs qu'à son cadavre, qu'on voyait étendu sur un riche lit de parade, revêtu de toute son armure, tel qu'enfin il était tombé sur le champ de bataille, en combattant à côté de son beau-frère.
Enfin on proclama le nom d'Alpinolo. Mais quand on demanda quel était son père, quelle était sa lignée, personne ne put en rendre compte, et il resta lui-même confus, comme au souvenir d'une ignominie. Comme il ne put prouver qu'il n'était point sorti d'une souche infâme, il ne fut point admis aux honneurs des preux. Je laisse à penser quel coup ce fut pour son âme; il lui paraissait qu'il n'y avait que la tyrannie la plus grossière et la plus absurde qui pût regarder à la naissance plutôt qu'au mérite personnel. Il se comparait aux uns et aux autres parmi les nouveaux chevaliers, surtout à Melik, l'Allemand mercenaire, et de ce jour augmentèrent sa haine contre les Visconti et son désir de connaître son père. Semblable à des vierges involontaires, après une suite de désirs trompés, il était devenu irritable, aigri contre la société, selon lui mal réglée, et de plus en plus enthousiaste des exceptions sociales, de plus en plus avide de rêves nouveaux, de périls, de renaissantes épreuves.
A l'entrée de presque toutes les maisons nobles de Milan, on trouvait un portique où ou pouvait se réunir pour prendre l'air, pour causer avec ses amis, pour censurer le voisinage, comme le comportait la vie publique et toute en dehors de cette époque, de même que se renfermer chez soi et s'isoler est d'usage dans des temps où chacun se fait une règle de ne vivre que pour soi et de s'instituer le centre et la circonférence de ses actes. De soixante de ces lieux de réunion, que nous appelions coperti, il ne subsiste plus guère que celui de Fugini, bâti peu après sur la place du Dôme.
Précisément, sous l'un de ces portiques, Alpinolo échangeait quelques paroles avec le feu qu'il mettait à toutes choses, lorsqu'il fut accosté par un certain Monelozzo Basabelletta, d'humeur satirique, mauvais plaisant, chaud partisan du peuple, pareil à tant d'autres à qui le mépris qu'on a pour eux tient lieu de liberté. Je ne sais si c'était par amour du bien, par envie ou pour flatter le peuple, qui a aussi ses adulateurs, il s'était fait l'investigateur malin et le caustique détracteur de la conduite des nobles, des riches et des magistrats.
Il salua le jeune homme, et, lui frappant sur l'épaule: «Eh! lui dit-il, cette perle de toutes les femmes, cette coupe d'or dont on n'a jamais fini de raconter les merveilles, elle supporte assez bien l'absence de son mari, en recevant les visites du magnifique seigneur Luchino. Je l'ai vu se diriger plusieurs fois vers la villa de cette dame.»
Qui eût vu Alpinolo entrer en fureur lorsqu'il entendit prostituer à la foule un nom si sacré pour lui, l'eut comparé à un basilic se dressant contre celui qui l'a tiré de sa retraite. Rouge comme la pourpre et le feu dans les yeux: «Tu en as menti par la gorge, bavard effronté!» hurla-t-il, les cheveux en désordre; et, jetant la main sur son épée, sans plus de paroles, il allait arracher la vie à l'indiscret. Les assistants aidèrent celui-ci à s'échapper des mains de son adversaire, puis, par leurs paroles et surtout par la force de leurs bras, retenant Alpinolo, ils parvinrent à l'apaiser. Toutefois, jurant à haute voix qu'il tirerait vengeance d'une pareille injure, criant au mensonge, les poings levés et grinçant des dents, il courut en furie à la maison des Pusterla. Là, sans proférer une parole, il alla aux écuries, jeta la bride au premier cheval qu'il rencontra, sauta dessus avec promptitude, et partit ventre à terre. «Prenez garde! prenez garde!» criaient les mères en le voyant venir ainsi au galop, et elles s'empressaient d'arracher leurs enfants à leurs jeux de la rue. Il eut bientôt gagné la porte de Côme, située peu après le pont Vieux. Il sortit, et son cheval frappait, dans sa course emportée, le sol alors étroit et tortueux de la route, lorsque, Inès de Boisio, il reconnut la troupe de Luchino qui revenait de Montebello.