Lorsqu'il y arriva, il fut témoin de la pénitence publique accomplie par Mastino della Scala, seigneur de la ville. Excommunié par le pape pour avoir égorgé, dans les rues de Vérone, l'évêque Bartolomeo della Scala, Mastino avait d'abord voulu se rire des foudres du saint-siège; mais, voyant que l'anathème avait pour sa prospérité les plus fâcheuses conséquences, il se résolut à expier son crime dans la forme que lui prescrivait le saint-père, et à rentrer dans le giron de l'Église.
Une fois réconcilié avec le pape, Mastino reculait devant la conclusion d'un traité avec Luchino Visconti, qui, au reste, ne la désirait pas davantage. Celui-ci n'avait envoyé Pusterla à Vérone que pour l'éloigner de Marguerite, et parce qu'il croyait que son nouvel ambassadeur, peu affectionné pour lui, traînerait les choses en longueur, et ne terminerait point d'alliance entre les Scala et les Visconti.
Les négociations en étaient là, lorsque Alpinolo entra à Vérone et vint y trouver Pusterla. L'ambition seule, et le désir de plaire au maître avaient conduit celui-ci à se prêter aux desseins de Luchino. On pense quelle fut son indignation lorsque Alpinolo, avec les couleurs sombres que lui fournissait l'exagération de son esprit, lui peignit les tentatives de Luchino. Rien n'est plus cruel que d'éprouver l'ingratitude de ceux qu'on a servis aux dépens de l'équité. Franciscolo le ressentit; d'autant plus exaspéré contre le prince qu'il était tout à l'heure mieux disposé pour lui, et découvrant un nouvel outrage dans ce qu'il avait regardé comme une reparution des outrages passés, il résolut aussitôt d'abandonner son poste. Il prit donc le chemin de Milan, plein de noires pensées, et de l'espoir non-seulement d'éviter l'injure, mais encore de s'en venger.
Bulletin bibliographique.
Oeuvres philosophiques du père André, de la Compagnie de Jésus, avec Notes et Introduction, par M. Victor Cousin. 1 vol. in-18.--Paris, 1843. Charpentier. 3 fr. 50 c.
La vie de l'auteur d'un Essai sur le Beau, justement estimé, le Père André, de la Compagnie de Jésus, était demeurée presque complètement inconnue avant la publication de l'intéressante notice que M. Victor Cousin a mise en tête de la nouvelle édition de ses oeuvres choisies. Deux courtes biographies, l'une de l'abbé Guyot dans l'Éloge historique qui précède les Oeuvres posthumes (Paris, 4 vol., 1766), l'autre du père Tabaraud, ancien oratorien, dans le tome II de la Biographie, universelle, ne contenaient, sur les instructives agitations de son existence, que des renseignements vagues et insuffisants; des documents nouveaux nous ont apporte des lumières inattendues, et, «en ajoutant des détails authentiques et douloureux à ce que nous avait appris le père Tabaraud», dit M. Cousin, «ils transforment à nos yeux le père André en un personnage digne de l'attention et de l'intérêt de l'histoire par les longues disgrâces, absurdes et cruelles, qu'il souffrit dans le sein de la Compagnie comme cartésien à la fois et comme janséniste; par l'attachement éclairé et courageux qu'il garda toute sa vie à une grande cause proscrite; par le rare talent d'écrivain ingénieux, délicat, élevé, quelquefois éloquent et pathétique, que nous revoient les pages, jusqu'ici inconnues, échappées à sa plume pendant une persécution de près de cinquante années.»
Ces nouveaux documents viennent de deux sources différentes. En 1839, M. Leglay, archiviste du département du Nord, acheta, chez un libraire de Lille, un manuscrit qui contenait quatre-vingt-trois lettres inédites du père André, embrassant une période d'environ quinze années (de 1707 à 1722), adressées à Malebranche, à un jésuite nommé Larchevêque, et à M. l'abbé de Marbeuf, de l'Oratoire. M. Cousin, devenu possesseur de cette correspondance, en publia des extraits dans le Journal des Savants (janvier et février 1841), sur deux points intéressants: 1º la persécution trop peu connue du père André; 2º les matériaux qu'il avait amassés pour composer une Vie de Malebranche.
Vers la fin de 1811, M. Mancel, conservateur de la bibliothèque de Caen, découvrit, dans un ballot de papiers manuscrits qu'on se disposait à vendre à la livre, la majeure partie îles manuscrits, autographes et inédits de railleur de l'Essai sur le Beau (dix); plus, trois cahiers contenant la correspondance du père André avec les jésuites Guimond, Hardouin, Porée et Dutertre, lors de sa persécution comme malebranchiste; avec Fontenelle (dont seize lettres autographes de ce dernier) et avec Malebranche. Ces précieux manuscrits appartenaient à une demoiselle Peschet, légataire d'une demoiselle de La Boltière, héritière elle-même d'un avocat littérateur de Caen nommé Charles de Quens, élève du père André; leur authenticité ne saurait donc être contestée, car le père André mourut à Caen en 1764, à l'âge de quatre-vingt-neuf ans. Achetés par M. Mancel, ils ont été déposés à la bibliothèque publique de Caen, et M. Mancel, le conservateur, aidé de ses collaborateurs, MM. Trébulien et Leflaguais, les étudie, afin de reconnaître ce qui mérite d'en être publié. Toutefois, ils ont eu la complaisante attention de communiquer à M. V. Cousin la correspondance du père André avec plusieurs de ses confrères et de ses supérieurs de la Compagnie de Jésus, pendant le temps qu'il lut persécuté comme partisan de la nouvelle philosophie de Descartes et de Malebranche. Cette correspondance, suite et complément nécessaire de celle que M. Leglay avait retrouvée à Lille, et qui avait déjà été imprimée en partie dans le Journal des Savants, a permis à M. Cousin de réunir toutes les lumières qui peuvent éclairer ce triste et intéressant épisode de l'histoire du cartésianisme.
Une différence grave, qu'il importe de signaler, distingue la nouvelle correspondance de la première. «Dans celle-ci, dit M. Cousin, le père André écrit à des amis qui pensent comme lui, à Malebranche, à l'oratorien de Marboeuf, disciple de Malebranche, ou à M Larchevêque, qui parait avoir partagé ses sentiments; il leur ouvre son coeur, il se complaît à leur montrer son goût vif et constant pour la nouvelle philosophie; ses études secrètes et obstinées, son pieux et fidèle attachement à leur commun maître et son dédain courageux pour leurs communs ennemis. Ici la scène est toute différente. Ce n'est plus le père André parlant à son aise à des amis et à des hommes étrangers à sa compagnie; c'est le père André dans le sein même de cette compagnie, aux prises avec ses supérieurs, entouré d'ombrages, de menaces et de tracasseries, obligé de cacher ses études, de dissimuler ses amitiés et ses opinions sans les trahir; perpétuellement placé entre une circonspection qui pourrait ressembler à de l'artifice et une franchise bien voisine de la révolte; réclamant sans cesse la justice, prodiguant les explications et les apologies; abandonné peu à peu par ceux de ses confrères qui paraissaient d'abord plus ardents que lui dans la môme querelle; se débattant en vain contre de sourdes intrigues ou contre une persécution déclarée; gêné et tourmente dans les plus petits détails de sa vie; renvoyé de ville en ville et de collège en collège; tour à tour accusé de cartésianisme et de jansénisme, en butte à une inquisition qui ne se relâche jamais; une lois même livré au bras séculier, emprisonné à la Bastille, et traînant ainsi une vie inquiète et agitée pendant toute la première moitié du dix-huitième siècle. On voit ici l'intérieur de la Compagnie de Jésus, sa forte hiérarchie, le mystère dont s'y enveloppe l'autorité, ses ménagements astucieux ou ses coups d'éclat, des esprits d'une souplesse infinie et des coeurs de fer, une politique toujours la même sous les formes les plus diverses, et, au milieu de tout cela, dans cette nombreuse société, toutes les variétés de la nature humaine, bien des mécontents, quelques hommes excellents, beaucoup de gens faibles, plus d'un lâche, l'empire de l'habitude et de la routine, le monde enfin tel qu'il est et sera toujours. Ajoutez que nous avons ici tous les noms propres, que les masques sont ôtés, et qu'on voit comparaître dans cette affaire les principaux personnages du jésuitisme de cette époque. On peut donc, se promettre plus d'une révélation inattendue et piquante; c'est en quelque sorte la chronique philosophique de la fameuse compagnie et comme un chapitre inédit de son histoire intérieure, dans la dernière période de sa domination et de son existence légale en France.»
Outre cette longue introduction de 200 pages, dont M. Victor Cousin a rédigé lui-même, avec un certain art, le piquant sommaire, et qui, connue on le voit, offre un intérêt d'actualité, le nouveau volume dont M. Charpentier vient d'enrichir sa bibliothèque philosophique contient l'Essai sur le Beau, composé de dix discours, et douze antres discours académiques sur l'âme, sur l'union de l'âme et du corps, sur la liberté, sur la nature des idées, sur l'idée de Dieu, sur l'amour désintéressé, etc. «Ces discours, dit M. Cousin, tout en se sentant un peu trop de l'occasion à laquelle ils durent naissance, portent la vive empreinte de la pensée et de la langue du dix-septième siècle. On y reconnaît partout le philosophe cartésien, le disciple de saint Augustin et de Malebranche. Mais, il faut l'avouer, et dans l'Essai sur le Beau et dans les discours, on est bien loin de soupçonner la netteté, la force et la verve qui paraissent à chaque ligne des lettres que nous avons publiées. Elles placent André parmi les meilleurs écrivains, et, dans la Compagnie de Jésus, immédiatement après Bourdaloue.»