Le père André avait écrit une Vie de Malebranche, remplie d'une foule de faits curieux et importants pour l'histoire de la philosophie au dix-septième siècle. Malheureusement, le détenteur actuel de ce précieux manuscrit s'obstine, par égoïsme ou par un misérable esprit de parti, à priver le public d'un écrit qui lui était destiné, et dont la perte ne peut pas même servir le plus violent ennemi des doctrines de Malebranche, puisque désormais rien ne peut abolir les oeuvres de ce grand homme. M. V. Cousin publie à ce sujet un grand nombre de renseignements curieux, empruntés au manuscrit de Lille; puis il termine par une allocution que nous sommes heureux de reproduire, car elle nous prouve qu'il a compris enfin que la suppression ou la mutilation des oeuvres posthumes d'un philosophe devait soulever contre son auteur tous les honnêtes gens de tous les partis.

«Avant de quitter cet important sujet, dit-il, nous voulons adresser encore une fois, avec toute la force qui est en nous, notre publique et instante réclamation à celui qui possède encore aujourd'hui les matériaux de ce grand ouvrage; qu'il sache qu'il ne lui est pas permis de retenir ce précieux dépôt tombé entre ses mains, encore bien moins de l'altérer. Tout ce qui se rapporte à un homme de génie n'est pas la propriété d'un seul homme, mais le patrimoine de l'humanité. Malebranche aujourd'hui, élevé par le temps au-dessus des misères de l'esprit de parti, n'est plus l'ami de Port-Royal et le confrère de Quesnel; ce n'est pus que le Platon du christianisme, l'ange de la philosophie moderne, un penseur sublime, un écrivain d'un naturel exquis et d'une grâce incomparable. Retenir, altérer, détruire la correspondance d'un tel personnage, c'est dérober le public, et, à quelque parti qu'on appartienne, c'est soulever contre soi les honnêtes gens de tous les partis.»

Les Poésies du duc, Charles d'Orléans, publiées sur le manuscrit original de la bibliothèque de Grenoble, conféré avec ceux de Paris et de Londres, et accompagnées d'une préface historique, de notes et d'éclaircissements littéraires; par M. Aimé Champollion-Figeac (de la Bibliothèque Royale). 1 vol. in-18.--Paris, 1843. Belin-Leprieur. 3 fr. 50,

«Charles d'Orléans, père de Louis XII, tournait la ballade et le rondeau avec assez de facilité.» Telle est la dédaigneuse mention que Laharpe accorde en passant, dans son Cours de Littérature, à ce prince poète, proclamé plus tard par M. Villemain de plus heureux génie qui soit né en France au quinzième siècle, et à qui on est redevable d'un volume de poésies, le plus original de cette époque, le premier ouvrage où l'imagination soit correcte et naïve, où le style offre une élégance prématurée. «Il n'est pas d'étude, ajoute avec raison M. Villemain, on l'on puisse mieux découvrir ce que l'idiome français, manié par un homme de génie, offrent déjà de créations heureuses. Il y a dans Charles d'Orléans un bon goût d'aristocratie chevaleresque, et cette élégance de tour et cette fine plaisanterie sur soi-même, qui semblent n'appartenir qu'à des époques très-cultivées. Il s'y mêle une rêverie aimable, quand le poète songe à la jeunesse qui fuit, au temps, à la vieillesse. C'est la philosophie badine et le ton gracieux de Voltaire dans ses stances à madame Du Delfant. Le poète, par la douce émotion dont il était rempli, trouva de ces expressions qui n'ont point de date, et qui, étant toujours vraies, ne passent pas de la mémoire et de la langue d'un peuple.»

Cependant, malgré tout leur mérite littéraire, malgré leur importance historique, et, bien que leur auteur eût été le père d'un roi de France, les poésies de Charles d'Orléans, si peu comprises et si mal jugées par Laharpe, sont restées presque entièrement ignorées pendant plusieurs siècles. Il y a 109 ans, en 1734, l'abbé Sallier, bibliothécaire des manuscrits du roi, fut le premier critique qui songea à les retirer de l'oubli où elles avaient été si longtemps enfouies. Il en fit le sujet d'un mémoire lu à l'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres, et il en publia même quelques fragments. Plus tard, l'abbé Gouget, dans sa Bibliothèque française, tome IX, consacra quelques pages au père de Louis XII. Depuis, M. de Pauluy, les auteurs des Annales des Muses et de la Bibliothèque des Romans, M. Anguis, M. Villemain, M. F. Michel, M. Ferriat-Saint-Prix, M. Sainte-Beuve, M. Ch. Lenormant, M. Michelet (Histoire de France, tome IV), ont écrit sur sa vie et sur ses oeuvres diverses notices biographiques et critiques; mais jusqu'ici il n'avait été publié qu'une très-incomplète et très-imparfaite édition des poésies de Charles d'Orléans (Grenoble, 1805). L'année dernière en a vu paraître deux éditions nouvelles: l'une d'après les manuscrits de Paris, par Mario Guichard (Bibliothèque d'élite), l'autre d'après les manuscrits de Grenoble et de Paris, celle qui nous occupe en ce moment.

Les poésies de Charles d'Orléans nous ont été conservées par onze manuscrits: celui de Grenoble, que M. Champollion-Figeac regarde comme le plus authentique et le meilleur de tous incontestablement; celui qui se trouve dans la bibliothèque de Carpentras; les trois de la Bibliothèque Royale de Paris; deux à la bibliothèque de l'Arsenal, et quatre que possèdent les bibliothèques de Londres. (On sait que l'infortuné fils de Valentine de Milan, fait prisonnier à la bataille d'Azincourt, passa vingt-cinq années en Angleterre.) Dans la notice historique qui précède l'édition qu'il vient de publier, M. Champollion-Figeac explique pourquoi il préfère aux dix autres le manuscrit de Grenoble, exécute par les soins d'un secrétaire du prince, homme très-versé dans les lettres, et écrit par le frère de ce secrétaire, Nicolas Astezan, aussi attaché en la même qualité à la maison du duc.--Il l'a suivi très-exactement pour son texte; toutefois, après l'avoir collationné avec les deux manuscrits de Paris, il a adopté, dans quelques vers, des variantes tirées de ces derniers manuscrits. Enfin, comme le manuscrit de Grenoble ne contenait que les poésies composées jusques et y compris l'année 1453, M. Champollion a suivi, pour les poésies postérieures, le manuscrit de Colbert (Bibliothèque Royale), conféré, complète et corrigé au moyen du manuscrit de la Vallière (Idem). Il a relégué dans les notes «celles sur lesquelles un peu de goût lui laissait quelque incertitude.»

Jeanne d'Arc, par M. Alexandre Dumas, suivie d'un appendice contenant, une analyse raisonnée des documents anciens et de nouveaux documents inédits sur la pucelle d'Orléans, par J.-A. Buchon; avec une introduction par M. Charles Nodier, de l'Académie Française.--Paris, 1843. 1 vol. in-18 de 450 pages. Gosselin (Bibliothèque d'élite), 3 fr. 50 c.

«Voici un de ces livres qu'il faut lire comme il a été écrit, avec la foi,» dit M. Alexandre Dumas, au début de son introduction. Que l'auteur des Demoiselles de Saint-Cyr nous permette de donner au lecteur de Jeanne d'Arc un avis tout contraire. Si M. Alexandre Dumas raconte avec esprit, en revanche, comme historien, il ne doit inspirer aucune confiance. Non-seulement il n'étudie pas l'histoire, mais quand il la connaît par hasard, il la défigure à plaisir, il en fait des feuilletons plus ou moins spirituels, et comparables, pour la véracité, aux fameuses Impressions de Voyage. Au lieu de lire son roman de Jeanne d'Arc avec une foi entière, il faut le lire avec la plus prudente méfiance. Les éditeurs l'ont si bien senti, qu'ils ont eu le soin de mettre l'antidote à côté du poison. Aux lecteurs qui ne demandent qu'un récit animé et intéressant, la Jeanne d'Arc de M. Alexandre Dumas; à ceux qui veulent s'instruire en s'amusant, l'introduction de M. Charles Nodier et l'appendice de M. Buchon. Cet appendice contient, en effet, une analyse raisonnée des documents anciens et de nouveaux documents inédits sur la pucelle d'Orléans. Il forme les deux tiers de ce volume, dont il devient ainsi la partie principale. Les curieux documents que publie M. Buchon renferment toute l'histoire de Jeanne d'Arc, car ils se divisent en neuf chapitres: 1º enfance de Jeanne d'Arc; 2° ses premières inspirations avant son départ de Greux; 3º sa présentation au roi et son admission; 4° ses services jusqu'au couronnement de Reims; 5° ses services après le couronnement et sa prise à Compiègne; 6º son emprisonnement et sa remise aux Anglais; 7º son procès et ses interrogatoires; 8º sa condamnation et son exécution; 9º la réhabilitation de sa mémoire.

Des Sociétés civiles et commerciales, commentaire du Titre IX du Livre III du Code civil; par M. Troplong, conseiller à la Cour de cassation, membre de l'Institut (ouvrage qui fait suite à celui de M. Touillier). 2 vol. in-8,--Paris, 1843. Charles Hingray. 15 fr.

Le zèle et l'activité de M. Troplong ne se ralentissent pas. Il continue, avec une persévérance égale à son talent, l'important ouvrage que Touillier n'avait pas eu le temps de terminer. Quelques années encore, et il aura l'honneur de poser la dernière pierre de ce vaste et colossal édifice élevé à la science du droit. Aujourd'hui il publie le commentaire du Titre IX du Livre III du Code civil, du Contrat de Société. Ce commentaire, qu'il ne nous est pas donné d'apprécier ici, obtiendra sans aucun doute, alors même qu'il leur serait inférieur, un succès plus grand que ceux de la Prescription, de la Vente, des Hypothèques, etc.; car les matières qu'il traite ont un intérêt plus actuel et plus général, M. Troplong y a réuni en effet la société civile et la société commerciale, et à cette époque ou l'association a pris et s'apprête à prendre des développements si imprévus, un pareil travail a tout à la fois pour but de résoudre la grave question que fait naître la législation existante et de préparer les réformes nécessaires de l'avenir. Peut-être cependant, nous devons l'avouer, M. Troplong montre-t-il, en divers passages, une affection trop vive pour le présent. «Convaincu, dit-il, que notre loi sur les sociétés civiles et commerciale est le fruit d'une longue expérience; qu'elle a été mûrie par les épreuves les plus décisives, par les combinaisons pratiques les plus variées et les plus ingénieuses; qu'elle est la formule de tout ce que le passé a accumule de faits considérables en économie et en industrie, j'ai foi en sa sagesse; et quoique je reconnaisse en elle quelques défauts secondaires, je ne me laisse pas aller à des désirs de changements plus rétrogrades que progressifs; je me contente d'en appeler à la jurisprudence pour tous les cas où il est permis de corriger des contours vicieux, des traits sans harmonie.»