M. Alexandre Dumas avait mal choisi son terrain: c'est à Vienne et non à Paris, en Autriche et non en France, que nous conseillons à l'auteur des Demoiselles de Saint-Cyr d'aller désormais porter son ressentiment contre la critique; à Paris on trouve des feuilletons qui ripostent et un public qui se moque de vous; à Vienne, l'auteur mécontent a meilleure chance: pour peu qu'il soit bienvenu de la police et du gouvernement, il impose silence à ses contradicteurs par un moyen sans réplique, par la loi du plus fort. Il y a à Vienne une manière d'entendre la liberté de la presse et de régler le droit d'examen, qui conviendrait parfaitement à l'amour-propre de M. Dumas, et lui procurerait une satisfaction assurée, économique et sans frais de correspondance. Vous en aurez la preuve tout à l'heure; je tiens le fait d'un témoin personnellement impliqué dans l'aventure.

A Vienne donc, pendant l'hiver dernier, sous le gouvernement paternel de S. M. l'empereur d'Autriche, roi de Bohème et de Hongrie, la troupe italienne donnant ses représentations, on joua le Don Pasquale de Donizetti. L'ouvrage plut à ceux-ci et déplut à ceux-là, comme il arrive assez généralement pour toutes les comédies humaines, grandes ou petites, sérieuses ou bouffonnes. Un feuilleton,--l'Autriche a aussi le bonheur d'avoir des feuilletons,--fut de l'avis des spectateurs que Don Pasquale n'avait que médiocrement charmés; il s'en expliqua sans plus de façon et imprima les raisons de son antipathie. Quoique allemande et autrichienne, la critique était, dit-on, vive et mordante. Savez-vous ce qu'il en advint?--Une réclamation de Donizetti, affirmant que sa musique était fort bonne? une lettre incommensurable comme la lettre que M. Alexandre Dumas a décochée contre M. Jules Janin?--Non point, vraiment: l'Autriche ne s'amuse pas à de pareilles bagatelles; elle a, pour faire taire la critique, des moyens plus brefs et plus efficaces.

Le feuilleton avait à peine paru, à peine la bonne ville de Vienne avait-elle eu le temps de briser l'enveloppe du journal, qu'un personnage tout de noir babillé se présentait chez l'auteur, et d'un ton solennel et sévère: «Monsieur, lui dit-il, c'est vous qui avez écrit l'article scélérat que votre feuille publie ce matin contre l'opéra de M. Donizetti?--Oui, monsieur.--J'en suis fâché pour vous, monsieur.--Et la raison, s'il vous plaît, monsieur?--La raison, la voici en peu de mots: M Donizetti est attaché à la musique de Sa Majesté Impériale; il est malséant que vous osiez parler avec cette irrévérence d'un compositeur qui a obtenu de Sa Majesté cette marque d'estime et de faveur. Sa Majesté et toute la cour impériale font grand cas de M. Donizetti et de ses opéras; vous voudrez bien désormais vous conformer à leur avis.--Mais, monsieur, répliqua le journaliste.--Point de mais.--Cependant!--Point de cependant; tenez-vous pour averti!» L'avis était formel, et le journaliste avait reconnu dans son interlocuteur un des agents de la police supérieure; il s'agissait de choisir entre le plaisir de critiquer M. Donizetti et la suppression immédiate du journal; le feuilleton ne crut pas que Don Pasquale valût ce sacrifice; il s'abstint d'en parler davantage. Nous avons à Paris d'honnêtes feuilletons qui, après avoir condamné Donizetti la veille, auraient eu le courage d'en faire l'éloge le lendemain.

Quel dommage que M. Alexandre Dumas n'ait pas mis sa comédie des Demoiselles de Saint-Cyr sous la protection de la police autrichienne, soit comme attaché aux récréations de Sa Majesté l'empereur, soit comme porte-queue de Sa Majesté l'impératrice! cela viendra, j'espère!

Vous avez vu avec quelle bénignité la critique est traitée là-bas; c'est absolument la liberté que définit Figaro: parler de tout à condition qu'on ne parlera de rien. Ce régime libéral s'applique indistinctement à tout le monde, dans cette charmante ville de Vienne, où la valse seule et les gros repas jouissent d'une liberté illimitée; les chanteurs n'en sont pas plus exempts que les critiques.

Un ténor italien--une basse peut-être--que nous entendrons cet hiver à Paris, Salvi, chantait dernièrement à l'Opéra de Vienne: le public viennois le traitait avec faveur, et les belles Viennoises, aux blanches épaules, battaient des mains toutes les fois que Salvi se faisait entendre. Un soir cependant--on jouait la Lucia--un murmure s'élève dans la salle; on s'agite, on trépigne, et les sifflets retentissent. Qu'est-ce? qu'y a-t-il? La cavatine! la cavatine! s'écrie de tous côtés le parterre; et Salvi de regarder le public d'un air ébahi. La cavatine! répète-t-on avec plus de violence. Salvi témoigne par sa pantomime, qu'il ne comprend rien à ce vacarme; puis il fait trois respectueux saluts, se retire dans la coulisse et la toile tombe.

Dans la salle, le bruit était effroyable; il n'y a rien de tel que les Allemands, quand ils s'y mettent; c'est l'histoire du mouton enragé.

Un homme, cependant, s'introduisait dans la loge où Salvi était déjà occupé à filer son rouge et son costume de théâtre; c'était sans doute le même homme qui avait eu avec le feuilleton l'entretien que nous avons raconté plus haut. Le personnage intime à Salvi l'ordre de chanter la cavatine réclamée par le parterre; Salvi répond qu'il ne sait de quelle cavatine on veut lui parler; puis, d'explication en explication, il devine enfin qu'il s'agit d'un air ajouté à la partition de la Lucia par le virtuose qui tenait son emploi l'année précédente, air qui avait fait fureur. «Mais je ne sais pas cet air, dit Salvi.--N'importe, vous le chanterez.--Je ne le connais même pas!--Chantez toujours, sinon vous aurez à sortir de la ville dans les vingt-quatre heures.» Ainsi s'expliqua l'autorité paternelle. Salvi tint bon, et le lendemain il quittait Vienne par le faubourg de Léopoldstadt, chantant à plein gosier sans doute; O Lucia inamorata! comme un oiseau échappé qui gazouille dans l'air libre.

Pour en revenir à la querelle de M. Janin el de M. Alexandre Dumas, on sait de quelle agréable façon elle s'est terminée; M, Jules Janin, qui avait montré beaucoup d'esprit dans sa réplique, s'en est bien repenti dans un article suivant; et aussitôt M. Alexandre Dumas, ce foudre de guerre, a mis bas les armes; on a vu, spectacle touchant, les deux adversaires, occupés depuis trois semaines à se faire les déclarations les moins amoureuses et à se regarder d'un air dévorant, se sourire tout à coup, et déclarer, par la plume de M. Janin, qu'ils professaient l'un pour l'autre la plus parfaite estime. Pourquoi donc s'injurier si fort et si longtemps, quand on est si dignes de s'entendre? Il faut espérer qu'une autre fois M. Alexandre Dumas et M. Jules Janin commenceront par où ils ont fini, par s'embrasser. Ce sera une économie toute claire.

Ce beau duel à la pointe de la plume, qui a fait diversion aux grandes chaleurs du mois d'août, aura eu du moins l'avantage de mettre au jour le dévouement du valet de chambre de M. Jules Janin; cet estimable domestique est digne maintenant de figurer dans l'histoire des chiens de Terre-Neuve et des caniches à l'épreuve. Voici un trait de sa façon, qui justifie la colonne que nous dressons ici à sa fidélité.