A Londres, la fortune l'aurait fait trop longtemps attendre; mais dans l'Inde, lorsqu'il veut mettre sa vie au jeu, l'homme de talent peut largement réaliser les bénéfices du quitte ou double. Les deux amants engagèrent sans hésiter cette partie redoutable, décidés, perte ou gain, morts on millionnaires, à partager les résultats qu'elle aurait.

Dix ans après, elle était à moitié gagnée, à moitié perdue. La richesse était venue, la mort allait venir, Elisa semblait la plus menacée, car c'était sur sa frêle constitution que les ardeurs dévorantes du ciel indien avaient exercé le plus de ravages.

Le départ était résolu, le jour fixé, le navire choisi. Chaque soir, quand la brise, de mer se levait, Elisa se faisait porter en palanquin sur le port pour contempler avec une joie d'enfant le magnifique steam-boat qui allait la ramener dans sa patrie. C'était l'heure des apprêts, et son amant voulait qu'elle présidât elle-même aux mille soins qu'il se donnait pour lui rendre la traversée moins pénible. Entre autres formalités nécessaires, il fallait un permis d'embarquement nominalement délivré à chaque passager. L'employé du gouvernement, chargé de cette portion du service, après avoir pris le nom et le signalement des autres voyageurs, vint, chapeau bas, demander celui de la dame au palanquin. Elisa lui répondit sans le regarder; mais, à peine avait-elle articulé son nom de famille, qu'une exclamation de surprise échappée à cet homme, la tira brusquement de son indolente rêverie.

Et, lorsqu'elle leva les yeux sur lui, un tressaillement nerveux la fit frémir de la tête aux pieds: elle venait de reconnaître son mari.

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Mortellement blessé, son amant, avant d'expirer, lui légua l'énorme fortune qu'il avait acquise pour elle. Son mari la contraignit d'accepter, et ramassa hardiment cet héritage souillé pour lui de boue et de sang. Honte à la loi qui consacre et légitime de telles infamies! Honte à l'homme qui abuse de sa force et de sa volonté pour dominer une femme à demi brisée par le mal, anéantie par le désespoir!

Mon roman une fois bâti, selon toutes les règles de la poétique moderne, je me laissai aller à toute l'indignation que m'inspiraient les procédés de ce mari si gros et si rubicond.

Malheureuse femme! m'écriai-je-, j'espère bien qu'elle l'empoisonnera tôt ou lard!

Mon compagnon, qui me précédait de quelques pas, tourna brusquement sur ses talons, et me demanda d'une voix émue à qui diable j'en avais.

Je compris que j'étais tout à coup devenu suspect,--moi, célibataire,--à cet homme éminemment marié.