Ce ressouvenir égyptien me fait songer qu'à l'entrée de l'établissement des bains de mer, à Boulogne, j'ai vu se promener une momie en chapeau rose. Elle descendait d'une calèche magnifique, et se mit à marcher avec une lenteur sépulcrale, appuyée, au bras d'un gentleman frais et rougeaud, tandis que trois ou quatre jolis chiens blancs, traînant après eux de longues laisses vertes, gambadaient follement autour de ce couple respectable.

Cette momie, était maigre; sa peau tannée avait la couleur des figues sèches, et ses yeux, fixes, soucieux, enfoncés dans de creuses orbites, exprimaient l'inexorable ennui dont on doit être dévoré après quelques siècles de séjour dans ces énormes fourreaux de pierre noire, en forme de boîte à violon, où les Égyptiens cachaient leurs morts.

J'eus beau soutenir à mon compagnon que cette exhumée sentait le camphre, le benjoin et toutes sortes de vieux aromates, il ne distinguait que l'odeur du patchouli, et une momie n'était pour lui que la veuve remariée de quelque riche nabab.

Dans tous les cas, il était impossible de ne pas remarquer cette apparition, qui nous donnait un avant-goût de la riche et triste Angleterre. Elle glissa lentement dans les allées sinueuses, sans retourner une seule fois la tête, et se perdit avec sa mente élégante entre les colonnes bariolées du pavillon composite qu'un décorateur d'Opéra est venu élever sur la grève de Boulogne.

Pour réconcilier avec l'humble poésie de sa misère la plus pauvre de ces jeunes filles pleines de vie et de santé, aux yeux desquelles une calèche et des domestiques à livrée sont l'indispensable apanage du bonheur, il ne faudrait, je pense, que leur montrer dans tout l'éclat de son luxe inutile découragé quelque misérable créature comme celle-ci; un seul de ses regards pesants, un seul de ses pas allongés, leur en dirait plus long que bien des homélies sur le néant des richesses.

J'aime par-dessus tout à recomposer sur la donnée la plus fugitive toute l'existence d'une personne à peine entrevue; et tandis que nous gravissions l'espèce de promontoire sur lequel s'élève le monument napoléonien, je me racontai la vie de cette livide Anglaise.

Elle était, il y a quinze ans, jeune, belle et pauvre, dans un faubourg de Londres. Son mari, qu'elle avait épousé sans l'aimer, à condition qu'il l'aiderait à vivre elle et sa mère, non content de dissiper en orgies le peu d'argent qu'il pouvait extorquer à ces deux femmes, les battait et les humiliait à chaque instant du jour. Néanmoins, dans ce pays où le lien conjugal a conservé toute sa force, Elisa n'eut jamais songé à se séparer de cet homme cruel; mais un jour il la quitta de lui-même et disparut.

La mère et la fille, débarrassées de lui, songèrent à lutter de leur mieux contre la misère, et tout d'abord elles mirent à louer une partie de leur modeste habitation. Là vint s'établir, après quelque temps, un de ces jeunes gens aventureux, dont la volonté, de bonne heure exercée, se plaît à soumettre tout ce qui leur offre une résistance. Il n'eût peut-être pas aimé sa jeune hôtesse, s'il n'eût été attiré par la froideur même et le dédain qu'une première trahison avaient laissés dans le coeur de cette pauvre femme. Le jour où elle lui raconta,--sans y mettre de coquetterie,--qu'elle se croyait pour jamais à l'abri des séductions, ce jour-là, comme éveillé par un défi, le jeune homme voulut être aimé.

Il avait trop d'avantages et de persévérance pour ne pas réussir. Après bien des combats, et non sans de vifs remords, Elisa devint la maîtresse de celui qu'elle ne pouvait épouser.

Par bonheur il l'aima aussi fortement qu'il l'avait désirée; et, bien que ces noeuds illégitimes, dans un pays comme l'Angleterre, paralysent encore plus que chez nous les efforts qu'un homme doit faire pour s élever, il résolut de n'abandonner jamais sa compagne; seulement, lorsqu'il se fut bien convaincu, par de dures et fréquentes épreuves, qu'en s'unissant publiquement à la femme d'un autre il avait jeté le gant à d'implacables préjugés, cet homme énergique ne vit qu'un moyeu de dompter l'opinion, et devint ambitieux d'argent comme il l'avait été jusque-là d'amour et de renommée.