J'aurais pu faire le sceptique ou le dédaigneux, mais à quoi bon? Tandis qu'on montait mes malles, je poussai doucement la porte entr'ouverte et posai ma main sur mon coeur pour y surprendre les symptômes d'une émotion quelconque; mais, à l'aspect d'un lit défait, d'une table de nuit toute neuve et de deux serviettes mouillées qui séchaient paisiblement sur le rebord des fenêtres, je ne ressentis qu'un léger désappointement. Dans la cour je jetai un coup d'oeil pour voir, sous quelque remise, une vieille désobligeante; il n'y avait que du gazon et quelques jeunes arbres frémissant au souffle du vent de mer.
J'entendis à ce moment craquer, sur l'escalier, les escarpins vernis du factotum, et, craignant de lire sur son visage sévère la désapprobation de mon indiscrète conduite, je rentrai en deux sauts dans mon domaine privé.
BIOGRAPHIE EPISODIQUE.
Toujours à propos de Sterne. Dans un choix d'anecdotes curieuses, j'ai trouvé la biographie de ce bon et joyeux La Fleur, que son maître nous a tant fait aimer. Il était Bourguignon de naissance et bohémien de caractère. A huit ans, un instinct irrésistible lui fit quitter sa famille; il erra deux années durant sur les chemins de France, sans autre patron que son extérieur prévenant et doux. Il trouvait partout un peu de pain et de lait, un lit de paille pour la nuit et quelques vêtements de rebut. Sans trop savoir où il allait, et attiré par cet aimant mystérieux des capitales, dont tous les vagabonds ont ressenti l'influence, après deux années de hasards, il se trouva un matin sur le, Pont-Neuf, regardant couler la Seine comme un vieux Parisien. Un tambour qui se rendait sans nul doute au quai de la Ferraille, le rendez-vous des enrôleurs, vit cette petite mine éveillée, et suborna l'enfant perdu. Comme les biens en déshérence, les enfants sans famille appartenaient au roi; celui-ci fut réclamé au nom de Sa Majesté qui ne s'en doutait guère; on lui pendit au cou une caisse dorée, on lui mit sur les épaules un habit blanc à revers bleus, qui lui fit connaître les premières joies de la toilette, et, pendant six ans, il fut tambour. Deux ans encore, et la loi le déclarait libre; mais La Fleur, ennuyé du service, n'était pas homme à faire son temps comme le premier manant venu. Il changea d'habit avec un paysan, et déserta galamment pour on ne sait quelle querelle avec ses supérieurs. C'est alors qu'il se retira dans ses terres pour y vivre comme il plaisait à Dieu, c'est-à-dire très-mal, jusqu'au moment où Varenne, l'aubergiste de Montreuil, l'offrit à Sterne qui passait et qui l'emmena courir le monde, ainsi que le sait du reste tout lecteur instruit.
On sait encore que La Fleur était amoureux, sérieusement amoureux d'une très-jolie fillette aussi pauvre, aussi gaie, aussi imprévoyante que lui. Il l'épousa à son retour d'Italie, sans réfléchir que son métier de couturière lui rapportait à peine six sous par jour. Elle ne tarda pas, une fois mariée, à le gratifier d'un enfant, et les profits diminuaient à mesure que croissaient les charges. La Fleur un jour cessa de rire; le pain manquait à la maison; il se remit derechef en quête d'un milord anglais, et reprit quelques années encore la livrée qu'il portait si bien; puis, dès qu'il eut des économies, il revint trouver sa femme; quelques mauvaises langues essayèrent de lui mettre martel en tête à propos de ce qui s'était passé durant son absence, mais il leur rit au nez en vrai philosophe, et ouvrit un cabaret à Calais, dans la rue Royale. Les marins anglais y venaient en foule, et d'abord tout prospéra; mais il plut à Louis XVI de prendre parti pour les républicains d'Amérique, et, entre autres résultats désastreux, la rupture de la France et de l'Angleterre entraîna la ruine des cabaretiers de Calais.
La Fleur vit bien que, sans une troisième campagne, il ne pourrait tenir tête à la mauvaise fortune, et, comme il parlait, le souvenir des méchants propos tenus sur le compte de la femme lui donna quelque tintouin. Elle s'en douta sans doute, et lui lit une scène pathétique, prenant pour texte de son désespoir les infidélités probables dont elle allait être victime. Tout en se justifiant par avance, La Fleur oublia ses craintes. Il n'était pas homme à mener de front deux idées aussi différentes que celles d'être trompeur ou trompé.
Pauvre La Fleur! lorsqu'il revint trois ans après, toujours tendre et toujours constant, il trouva, derrière, le comptoir de son cabaret, une figure étrangère. Des comédiens nomades passant à Calais lui avaient enlevé femme et enfant. Jamais il ne revit ni l'un ni l'autre.
Depuis ce tennis, il vécut sans établissement fixe, tantôt en Angleterre,--il aimait les Anglais,--tantôt sur la côte de France, à demi messager, à demi agent d'affaires, toujours employé de manière on d'autre, et recommandé par son activité, son dévouement, son intelligence.
Je n'en sais de La Fleur pas davantage, à mon grand regret. M'eût-on appris la date exacte de sa mort, je la donnerais ici avec autant de scrupule que s'il s'agissait d'Alisfragmonthosis ou de Misphrathouthinosis, monarques interessants de la douzième ou vingt-deuxième dynastie égyptienne. Voyez les listes de Manéthon.