(La suite à un prochain numéro.)
Agriculture
LABOUR ET MOISSON.
La moisson! Que de travaux pour l'amener à bien! que de sueurs versées sur les guérets pour fournir à trente-quatre millions de bouches le plus nécessaire des aliments, le pain! Dès la plus haute antiquité, le pain a été considéré comme le premier bienfait des cieux envers la pauvre humanité. Les Grecs avaient déifié le premier laboureur Triptolème, mais Triptolème évidemment trompa la Grèce en se donnant pour inventeur; il n'avait droit tout au plus qu'à un brevet d'importation.
Les charrues primitives étaient d'une extrême simplicité: on en peut juger par les deux charrues d'origine antique en usage dans le midi de la France, sans avoir subi pour ainsi dire aucune modification; l'Aramon phocéen et le Fourca romain ont conservé leur nom et leur forme. Ce sont des instruments très-imparfaits, dans la construction desquels il n'entre presque point de fer. Une autre charrue, peut-être plus antique et non moins imparfaite, est encore en usage dans tous les départements de l'ancienne-Bretagne. L'extrémité qui représente le soc est armée d'une pointe de fer de forme conique, tout à fait semblable à l'instrument dont les bouchers se servent pour aiguiser leurs outils. Le travail que ces charrues exécutent ne peut pas, à proprement parler, se nommer labour. Pour que la terre soit labourée dans le, vrai sens du mot, il ne suffit pas qu'elle soit déchirée à sa surface, il faut encore qu'elle soit retournée; il faut que la portion de la couche végétale qui se trouvait au-dessus soit rejetée en dedans, et réciproquement. C'est c que font toutes les bonnes charrues au moyen du versoir, partie essentielle qui manquait à toutes les charmes de l'antiquité. Les charrues modernes les plus perfectionnées donnent à la terre un travail aussi profond et presque aussi parfait que le travail de la bêche ou de la pioche, avec beaucoup plus de promptitude et d'économie.
Les amis de l'agriculture reconnaissent l'extrême importance de tous les perfectionnements que peut recevoir la charrue; les deux meilleures charrues des temps modernes, la charrue Bonnet et la charrue Fourche, portent toutes les deux les noms de leurs inventeurs; ces inventeurs, par parenthèse, sont deux paysans, l'un et l'autre complètement illettrés, étrangers aux mathématiques.
Les boeufs paraissent avoir été les premiers animaux attelés à la charrue; les anciens les attelaient par la tête, non pas que ce mode d'attelage offre aucun avantage réel quant à l'emploi de la force des animaux, mais uniquement, parce que, dans l'origine, on attelait à la charrue des taureaux, très peu dociles de leur nature, et que leurs cornes cessaient d'être à craindre lorsqu'ils avaient la tête prise dans le jonc.
Le mode d'attelage usité en Provence semble être une transition assez bien ménagée entre l'attelage par la tête et l'attelage par le poitrail; les boeufs sont toujours maîtrisés par un joug qui les maintient unis l'un à l'autre en assurant leur docilité; mais la force du tirage porte sur la partie antérieure du poitrail. Néanmoins la meilleure manière de mettre les boeufs à la charrue consiste toujours à les atteler au collier, comme les chevaux.
Après les boeufs, on a successivement attelé à la charrue des chevaux, des mulets et même des ânes. Quoique l'âne, d'après la forme de son épine dorsale semble plutôt destiné à porter qu'à tirer, cependant un attelage d'ânes bien dressés peut vaincre dans un concours de labourage les meilleurs mulets, et même les chevaux les plus vigoureux. Ces animaux sont rarement admis dans ces sortes de concours; plus rarement encore ils en sortent vainqueurs. Nous nous plaisons à signaler ici le triomphe récent d'un attelage de six ânes, triomphe d'autant plus glorieux qu'il fut plus vivement contesté. La Société d'Agriculture du département de l'Hérault a couronné, en 1842, dans un concours fort nombreux, un attelage de six ânes qui avait pour rivaux des attelages de six chevaux et de six mulets, conduisant des charrues parfaitement semblables à celles que manoeuvraient les ânes. Leur maître eut d'abord quelque peine à se faire admettre au concours; cependant, comme sa charrue remplissait les conditions exigées et que le règlement du concours n'excluait pas les ânes, on lui donna, comme aux autres, sa portion de champ à labourer. C'était un labour d'été. Il est difficile pour ceux qui n'ont pas habité le Midi de se figurer à quel point la terre devient compacte à la suite des longues sécheresses auxquelles sont exposées nos terres dans les départements du Midi; ce n'est plus de la terre; c'est de la pierre; elle fait feu sous les pieds des chevaux. C'est dans cette pierre qu'il s'agissait d'ouvrir des sillons. Les ânes étaient attelés avec beaucoup de soin, quoique d'une manière assez grotesque. Dans le but de les rendre plus dignes de paraître devant une réunion d'agronomes et de personnages les plus distingués du département, leur maître n'avait rien imaginé de mieux que d'acheter à la friperie de vieux pantalons garance provenant des réformes des équipements militaires; en les remplissant de foin, il en avait l'air des colliers improvisés pour ses ânes, dont chacun avait ainsi autour des épaules deux jambes de pantalons rouges qui se réunissaient sur le poitrail. Aux éclats de rire qui avaient d'abord accueilli l'arrivée des ânes sur le champ du concours, succéda l'étonnement, lorsqu'au bout de cinq à six tours seulement, les ânes eurent laissé tous leurs rivaux en arrière. La promptitude et la perfection du labour tenaient surtout à cette circonstance, que leur maître les conduisait uniquement de la voix, de sorte qu'arrivés au bout du sillon, ils tournaient d'eux-mêmes et reprenaient leur direction sans perdre de temps, quoique leur maître fut seul pour les conduire, tandis que tous les autres attelages du même nombre d'autres animaux étaient conduits par deux hommes on même quelquefois trois, et ne tournaient cependant qu'avec beaucoup de lenteur et de difficulté. Parvenu à peu près à la moitié de sa tâche, le laboureur aux ânes cassa sa charrue; c'était un accident prévu en raison de la dureté du terrain. Le laboureur connaissait le côté faible de son instrument; il avait des pièces de rechange. Les ânes avaient tellement pris l'avance, qu'il eut tout le loisir d'aller à la forge voisine raccommoder lui-même sa charrue, car tous les laboureurs languedociens sont plus ou moins forgerons; puis il revint à son sillon, et bien que ses rivaux n'eussent pas manqué de se dépêcher pendant son absence, il eut encore terminé sa tâche longtemps avant tous les autres. Quant à la perfection du travail, qui fut examiné avec beaucoup de soin et jugé avec sévérité, elle était évidemment supérieure à celle de tous les autres labours exécutés par des mulets ou des chevaux. Les ânes, proclamés vainqueurs, furent promenés en triomphe, tout chargés de rubans et de banderoles. Ils semblaient comprendre les honneurs qu'on leur rendait, car ils en témoignaient hautement leur satisfaction par des accents qui, mêlés avec l'harmonie d'un nombreux orchestre d'instruments à vent, formaient un étrange charivari.