Pour bien comprendre l'importance du résultat de ce concours, il suffit de se rappeler que tous les concurrents des ânes étaient des animaux d'un prix très-élevé. Il n'y avait pas là un cheval uni eût coûté moins de 7 à 800 francs; ou admirait de magnifiques attelages de mulets, vidant de 12 à 1500 francs la pièce; le plus cher des six ânes qui venaient de battre tous ces animaux de prix avait coûté 60 francs. Que l'on compare les frais de toute espèce pour la nourriture, la ferrure et les harnais de ces animaux, avec les mêmes dépenses pour les ânes, et l'on sera convaincu, ainsi que l'ont été les juges du concours, que le labour des ânes présente sur celui de tous les autres attelages une économie de plus de moitié; or, ou sait qu'il n'y a pas de petites économies, en agriculture, parce que chacune d'elles, quelque petite qu'elle soit individuellement, se multiplie toujours par des nombres énormes, car les laboureurs forment les trois quarts de la population.
La destinée de certaines charrues est assez curieuse; quelques-unes ont traversa les siècles presque sans altération; le vieux fourca romain est un instrument tout à fait primitif, probablement fort peu différent de celui dont dut se servir Adam au sortir du paradis. D'autres ont eu la sort de ces hommes supérieurs qui ne parviennent jamais, comme dit le proverbe, à être prophètes dans leur pays. Ainsi, il n'existe pas dans le monde entier de charrue supérieure à la charrue belge, connue sous le nom de charrue du Brabant; elle l'emporte sur toutes les autres quant à l'économie de forces et à la perfection du travail; elle agit également bien sur toutes les natures de terrains. Eh bien! cette excellente charrue n'a jamais pu parvenir à franchir la frontière du département du Nord, et la Société d'Agriculture de Valenciennes s'épuise en vains efforts depuis nombre d'années, pour obtenir des laboureurs de la Flandre française qu'ils renoncent au lourd et informe harna, ou charrue du pays, pour adopter la charrue de Brabant. Cette même charrue, emporté au delà de l'Atlantique par les émigrés hollandais, qui, longtemps avant les Anglais, commencèrent à défricher le sol de l'Amérique du Nord, est revenue en Europe comme une grande nouveauté, et a été accueillie avec enthousiasme sous le nom de charrue américaine; c'est celle dont la plupart des agriculteurs éclairés se servent aujourd'hui sous le nom de charrue-Dombasle, ou charrue de Roville, à cause de quelques perfectionnements qu'elle a reçus à l'Institution agricole de Roville, où l'on en fabrique des milliers tous les ans, et d'où elle se répand dans toute la France. Sous le nom de charrue brabançonne, personne n'en avait voulu entendre parler.
Donnons maintenant une idée des diverses manières de moissonner. L'observateur attentif trouve des rapports frappants entre le caractère et les habitudes des peuples, et leur manière de faire la moisson. Sans sortir de la France, nous voyons les habitants de tous les départements, où le travail est peu en honneur, moissonner presque tous debout, et perdre, en coupant le blé à la moitié de sa longueur, la meilleure partie de la paille.
Qui ne connaît Cérès et sa faucille? Les trois quarts de la France et tout le midi de l'Europe n'ont pas progressé dans cette voie depuis trois ou quatre mille ans; ils en sont encore à la faucille de Cérès. Dans le Nord, on moissonne de temps immémorial par un procédé tellement supérieur à tous les autres, qu'il mérite d'être décrit en détail: le moissonneur se sert, au lieu de faucille, d'une petite faux exactement de la même forme que la grande faux ordinaire à faucher les foins, munie, au lieu de manche, d'une poignée très-courte, qui peut s'allonger à volonté, ce qui permet de la manier d'une main sûre, sans aucune fatigue. Les Belges, inventeurs de cette manière de moissonner, la nomment sape. Pour moissonner à la sape, on tient cette petite faux de la main droite; la gauche est armée d'un crochet assez analogue à celui des chiffonniers de Paris, mais plus long et recourbé par le bout. Le moissonneur frappe le blé très-près de terre, ce qui laisse à la paille toute sa longueur. Tandis qu'il frappe avec la faux, la main gauche, qui tient le crochet, maintient réunies les tiges abattues, et, par un mouvement facile à exécuter, elle en forme une petite javelle; une femme suit d'ordinaire les moissonneurs à la sape pour réunir ces javelles en gerbes, et les lier aussitôt, afin de pouvoir les disposer debout quatre par quatre, les épis en haut, position dans laquelle elles achèvent de sécher. On ne peut se figurer quels avantages résultent de ce simple arrangement des gerbes, comparé à l'usage de les laisser à plat, en tas sur le sol. S'il survient une petite pluie, l'eau glisse sur l'épi placé debout, et le moindre courant d'air la sèche en un instant; si la pluie augmente, on prend une des quatre gerbes, dont on couvre les trois autres, en l'ouvrant, comme le montre la figure ci-jointe; une récolte en cet état peut braver huit ou dix jours de pluies continues, comme, il en survient souvent au mois d'août sous le climat humide de la Belgique.
En France, excepté dans le Nord, où les moeurs et les usages sont restés belges en grande partie, les gerbes, en tas sur le sol, ne manquent pas d'y pourrir à la suite des pluies prolongées, s'il en vient à cette époque, et une portion importante du grain germe dans l'épi.
Ce que le bon sens et l'esprit d'observation ont enseigné de temps immémorial aux bons paysans flamands, les meilleurs cultivateurs de l'Europe, sans excepter les Anglais l'esprit de routine empêche nos paysans de la Beauce et de la Brie de l'adopter; il y a des années pluvieuses où cela seul cause, au seul rayon d'approvisionnement de Paris, une perte de plusieurs millions.
Dans tous les pays de grande culture, la population est trop clairsemée pour suffire aux travaux de la moisson; les plaines de la Beauce et celles de la Brie, ces deux greniers de Paris, ne pourraient être moissonnées sans le secours des émigrations périodiques de travailleurs qui s'y donnent rendez-vous, les uns du nord, les autres du midi. La concurrence que font aux ouvriers français les moissonneurs belges à la sape ne date pas de fort loin; il y a quelques années, les sapeurs ne passaient pas la Somme; ils passent aujourd'hui la Seine; on les rencontre déjà jusque dans la vallée de la Loire. Les autres moissonneurs viennent de la Bourgogne, particulièrement des montagnes du Morvan; dans la Beauce ou les désigne sous le nom d'auterons ou hauterons, nom que nous avons entendu expliquer par la périphrase: gens du pays haut; nous ne garantissons pas cette étymologie. Les hauterons ne moissonnent qu'à la faucille; quelques-uns seulement savent faucher; ils fauchent les orges et les seigles médiocres; la faux est pour cet usage munie d'une espèce de grillage en osier qui rabat les chaumes coupés en les empêchant de se disperser, et fait de chaque trait de faux la base d'une gerbe toute préparée.
Après la moisson des plaines de la Beauce, de la Brie et de l'Ile-de-France, les sapeurs belges s'en retournent à temps pour faire leur propre moisson, retardée de près de quinze jours à cause de la différence de latitude. Les Bourguignons du Morvan sont moins pressés de s'en retourner; dans leurs pauvres vallées il n'y a pas de moisson qui les rappelle.
Les cérémonies pompeuses du culte de Cérès ont laissé des traces en Italie, même en Espagne; l'Allemagne célèbre périodiquement des fêtes agricoles avec beaucoup de solennité; en France, les contrées les plus riches en céréales n'ont rien conservé de ces cérémonies païennes; un simple violon de village, monté sur un tonneau placé debout, fait quelquefois danser les moissonneurs de l'un et l'autre sexe après la rentrée de la dernière, gerbe; c'est un usage assez général, mais dont beaucoup de fermiers se dispensent quand la récolte, n'est pas assez belle à leur gré, ou qu'ils ne sont pas en veine de générosité.
La conservation des grains, soit dans l'épi, soit hors de l'épi, donne lieu à des travaux et à des procédés très-divers dans les différentes régions de la France agricole. Considérons d'abord les procédés les plus simples. En Bretagne, terre fertile, mais mal cultivée, affamée comme ses habitants et produisant peu faute de nourriture, c'est-à-dire faute d'engrais, la conservation des grains ne regarde pas le paysan: aussitôt la moisson faite, chacun s'arme d'un fléau; tout est battu en quelques jours jusqu'à la dernière gerbe; on rentre à la maison, dans des sacs, la quantité de grains nécessaire à la consommation présumée de la famille; le reste va directement au marché. La conservation des grains regarde par conséquent, non le cultivateur, mais exclusivement le négociant qui fait le commerce des grains. Cette méthode, suivie de temps immémorial dans toute la partie sud de l'Armorique, depuis Nantes jusqu'à Brest, supprime les granges, les meules, les greniers et tout ce qui s'y rapporte dans les pays de grande culture. Sur une longueur de plus de trois cents kilomètres, on ne rencontre, dans toute cette partie de la Bretagne, ni grenier carrelé, ni grange, ni meule de grains; les meules je paille ou paillers, qu'on voit à la porte de chaque métairie, ne renferment réellement que de la paille pour la nourriture ou la litière du bétail.