Dans le Midi, le battage au fléau est inconnu; les grains ne sont comparativement au vin, à l'huile et à la soie, qu'une récolte accessoire dans une partie de nos départements méridionaux; chaque métairie, de même qu'en Bretagne, réalise sa récolte aussitôt qu'elle est terminée; les gerbes vont directement du champ sur l'aire. L'emplacement de l'aire est choisi dans un lieu le plus souvent élevé, toujours le plus découvert et le mieux aéré possible, à portée de l'exploitation; c'est une espèce de plate-forme circulaire grossièrement pavée. Les gerbes transportées sur l'aire y sont foulées sous les pieds des chevaux, des boeufs ou des mulets selon la méthode décrite dans la Sainte-Écriture, méthode qui n'a pas changé depuis Moïse, et qui par conséquent ne saurait avoir moins de trente-cinq à quarante siècles d'antiquité. Cette opération se nomme dépiquage.

A mesure que la paille se trouve suffisamment triturée sous la course circulaire des animaux employés au dépiquage, on l'enlève par brassées en la secouant; le grain tombe de lui-même, mêlé de beaucoup de menue paille; on ne l'en sépare que par des vannages réitérés, travail pénible et très-long quand on n'est pas favorisé d'un peu de vent; c'est la raison qui fait choisir pour l'aire une place, très-aérée. Le tatare ou diable volant, aujourd'hui universellement adopté dans tout le reste de la France, commence à peine à s'introduire dans les exploitations du Midi; cette machine, des plus simples, vanne parfaitement le grain sans attendre qu'il plaise à Dieu de faire souffler le vent.

La paille, par l'opération du dépiquage, est réduite en fragments, dont le plus long n'a pas plus d'un décimètre; elle sert de nourriture principale aux boeufs pendant l'hiver. Les hache-paille sont inconnus dans tout le Midi; la paille qui a subi le dépiquage est en effet comme hachée; elle occupe très-peu d'espace comparativement au volume des gerbes; on la conserve en tas dans les greniers.

Moissonneur à la sape.

Dans tous les pays où le dépiquage est usité, les granges sont aussi inutiles qu'en Bretagne; rentrer des gerbes dans une grange ou les conserver en meules à l'air libre sont deux opérations dont les cultivateurs du midi de la France n'ont aucune idée, parce qu'ils n'en ont pas besoin.

Mais, dans les contrées tempérées du centre et du nord de la France, partout où la récolte du blé tient le premier rang, il est de toute impossibilité de battre toutes les gerbes au moment de la moisson, pour n'avoir à conserver que du grain et de la paille isolés l'un de l'autre; les granges, les meules, les machines à battre, les silos, les greniers à bascule, sont dans ces riches contrées des objets dignes de toute l'attention des agriculteurs. Le génie des mécaniciens et des architectes, associé à celui des agronomes, s'occupe incessamment de perfectionner tous ces moyens de ne laisser rien perdre de la plus précieuse des récoltes, et d'en conserver le plus longtemps possible les produits en bon état.

La conservation dans les granges des gerbes qui n'ont point été battues offre toujours un inconvénient grave; les rats et les souris pullulent dans les granges remplies; ces animaux y détruisent d'énormes, quantités de céréales. La multiplication des rongeurs est beaucoup moindre dans les meules à l'air libre; les gerbes y sont, sous tous les rapports, mieux qu'en grange; une bonne couverture en chaume les préserve très-bien de l'humidité atmosphérique; un rang de fagots (bourrées), placés circulairement, les garantit également contre l'humidité, du sol; les chats et les chiens de petite taille, dressés à la chasse des rats, peuvent aisément les poursuivre sous les meules par des passades ménagés à dessein; s'ils ne les détruisent pas complètement, ils les troublent assez pour qu'ils ne puissent multiplier à l'excès.

Rien ne surpasse pour ce mode de conservation la meule à toit mobile, ou grange portative, dont le toit s'abaisse à mesure que la meule entamée par le sommet diminue de hauteur. Tel est, en effet, le défaut des meules: tant qu'elles subsistent intégralement, rien de mieux, mais il ne faudrait jamais y toucher; dès qu'on les entame, ce qui n'est pas immédiatement battu est à la merci des éléments.