--Et c'est pourquoi, ajouta Ottorino Borso, ils donnent de l'ombrage à Luchino. Barnabé joue un double rôle: il se montre avec nous amoureux de la liberté; avec son oncle, dégagé de tout désir de régner. Quant au beau Galéas, son ambition s'évapore au sein des magnificences où il figure, et il est trop occupé à partager le lit de Luchino pour pouvoir partager son trône.»
Cette saillie excita un rire général. Zurione l'interrompit. «Qu'avons-nous besoin, s'écria-t-il, de revenir sans cesse à cette famille maudite? Nous avons été maltraités par les pères, donc il nous faut mettre les fils à notre tête: beau raisonnement, en vérité! La cité est-elle donc si dépourvue de citoyens riches et puissants? Au dehors, manquons-nous d'alliés prêts à nous tendre la main? Quelque ennemi qui se présente contre Luchino, nous sommes prêts à le seconder...
--Et une foule d'innocents tomberont sous l'épée en courant à la recherche d'un bien qu'ils ne connaissent pas, que peut-être ils ne désirent pas. Et vous attirez sur la patrie la guerre, la ruine, les massacres, les violences, pour un résultat incertain ou pour une victoire dont l'unique fruit sera un changement de maître.»
Marguerite avait ainsi interrompu son parent, s'exprimant avec ce calme qui est l'attribut de la raison. Mais il faut d'autres accents pour frapper des esprits exaltés. On criait de tous côtés: «Avec une pareille doctrine, on n'entreprendrait jamais rien.--Le bien public doit être préféré au bien particulier.--Aucune entreprise n'est plus sainte que celle de délivrer la patrie.» Franciscolo, avec un mouvement de dédain, s'écria impérieusement. «Soit, restons là, les mains dans les mains; faisons-nous troupeau pour que le loup nous dévore; taisons-nous, et que le tyran foule aux pieds nos privilèges, qu'il déshonore nos femmes....»
A peine cette parole fut-elle sortie de ses lèvres, que, songeant au coup qu'elle allait portera Marguerite, il eût voulu la retenir. Il s'approcha d'elle, la combla de caresses, l'appela des noms de tendresse qu'elle affectionnait le plus. Mais sa parole avait été accueillie par un murmure d'approbation et avait tourné la conversation car la tentative injurieuse de Luchino, sur les débauches de ce prince et sur d'autres faits de même, nature. Celui-ci rappelait l'insolence de Lando de Plaisance; celui-là parlait d'Ubertino de Carrare, qui, ayant été outragé par Alberto della Scala, fit ajouter une corne d'or à la tête de More qu'il portait pour cimier, et qui, peu de temps après, par ses manoeuvres, enleva Padoue aux Scaliger. «Ce n'est pas la première fois qu'on perd une belle ville pour avoir insulté une belle femme.--Gloire à Brutus et à ses imitateurs! vive la liberté! vive la république! vive saint Ambroise!» Ces cris faisaient résonner les échos de la salle. Comme une décharge électrique secoue tous ceux qui se trouvent dans l'air qu'elle a remué, ainsi la parole d'un seul homme avait animé toutes ces imaginations lombardes.
Au milieu de l'agitation de l'assemblée, apparut un petit esclave mauresque, vêtu de blanc à l'orientale, avec de grosses perles aux oreilles et au cou. Il portait sur sa tête, en levant les bras à la façon des amphores antiques, un vaisseau d'argent en forme de panier, dans lequel on avait disposé des rafraîchissements et des confitures. A côté de lui, un page portait, sur une soucoupe d'or ciselé, une large tasse de même métal et travaillée avec un art infini; un autre page la remplissait d'un vin exquis contenu dans une fiole d'argent. On l'offrit d'abord, à genoux, à Franciscolo, qui la porta à ses lèvres et la fit circuler parmi ses amis. On dut la remplir plusieurs fois, et la généreuse liqueur exalta encore dans les âmes l'amour de la patrie.
«A la liberté de Milan! s'écria Alpinolo.
--Oui, oui, répondirent-ils tous; et, vidant les coupes, ils criaient: Vive Milan! vive saint Ambroise!
--Et meurent les Visconti!» ajouta Zurione. Cette parole ne resta pas sans échos, mais personne ne se leva, comme de nos jours le Parini, pour corriger ce cri en disant: «Vive la liberté! et la mort à personne!»
Bientôt, après s'être serré la main en signe d'alliance et de fidélité, ils jetèrent leurs manteaux sur leurs épaules, enfoncèrent leurs bérets sur leurs têtes, et se séparèrent en se promettant de garder le silence, de penser à leur projet commun et de se revoir.