--Non! non! c'est parler avec sagesse,» disait en l'appuyant Maflino Resozzo; «on ne doit point recourir à des moyens si désespérés. A quoi sert jamais le meurtre d'un tyran? Demain le peuple s'en donnera un autre. Nos pères suivaient une route plus sûre. La religion a établi sur la terre une puissance supérieure à celle des trônes, gardienne spirituelle de la justice et tutrice de la faiblesse contre la violence. L'innocence qui se confie en elle et lui demande secours est toujours accueillie, et l'épée des tyrans s'émousse contre le manteau des papes étendu sur l'humanité. Vous vous rappelez, qu'un empereur demanda pardon, les pieds nus, à Grégoire VII, des injustices commises. Quand Barberousse voulait étouffer la liberté lombarde, qui marchait à la tête de notre ligue, qui empêcha l'Italie de tomber tout entière sous le joug des Allemands? Qui réprima la sauvage tyrannie d'Ezzelino? Aujourd'hui, nous nous défions de cette puissance pacifique pour ne nous en rapporter qu'à notre épée. Nous voyons les fruits de notre défiance.

--O le guelfe hypocrite! ô le papiste! ô le moine!» s'écrièrent à la fois les assistants, ils n'avaient point de raisons à opposer aux faits rapportés par Maflino; aussi se jetaient-ils dans l'injure et dans le sophisme. «Le pape, reprenait Pusterla, que peut-on espérer de lui? Homme-lige de la France, il veut se créer un royaume terrestre rumine ces princes que nous combattons. II n'y a de salut que dans le peuple.

--Et le peuple, interrompit Martin Aliprando, le peuple, n'est-ce pas nous? La pesanteur du joug des Visconti n'est-elle pas sentie par tous? Le peuple qui l'a élu peut lui retirer l'autorité qu'il lui a donnée. Mais ce peuple qui gémit dans l'oppression a la bouche fermée par l'épouvante. Il n'est qu'un moyen pour qu'il manifeste ses voeux, et c'est la révolte.

--Et les armes, ajouta Pinalla.

--L'État, reprit Franciscolo, est entoure de seigneurs chagrins ou envieux de la grandeur de Luchino. Qu'y a-t-il de plus facile que de s'entendre avec eux? Je suis sûr de Vérone. Loin de désirer l'amitié de Visconti, le Scaliger n'attend que l'heure de se déclarer contre lui. La révolte de Lodrisio a montré que pour détruire la Vipère, il ne fallait qu'une bande soudoyée. Que sera-ce donc lorsqu'elle sera attaquée par un chef appuyé de la confiance du peuple!

--Ne pourrait-on pas tirer Lodrisio lui-même de sa prison de Saint-Colomban? demanda Zurione.

--N'est-il donc pas d'homme, dit avec mépris Pinalla, qui sache mieux que lui tenir l'épée?

--N'est-il pas de chefs, ajoutait Borolo, d'une naissance plus relevée? Barnabé et Galéas sont maintenant mal vus de leur oncle; ils lèveraient bien vite leur bannière s'ils étaient certains d'avoir des partisans.

--Quel fond peut-on faire sur eux pour notre dessein? demandait Pusterla, à demi fâché de n'être point proposé lui-même. J'ai pour eux des lettres de leur frère Matteo, mais je ne sais jusqu'il quel point on doit compter sur eux.

--Ce sont des âmes libres, enflammés l'amour du bien public et de la liberté,» criait Alpinolo, prompt à supposer dans les autres les sentiments qui l'animaient. Mais Resozzo, plus expérimenté et plus pénétrant, répliqua: «Amis île la liberté! Attendons pour leur donner ce nom qu'ils soient assis au pouvoir. Qu'un général assiège une cité, il met tous ses soins à en démolir les défenses; il ouvre la brèche, il abat les murailles. S'en est-il rendu maître, il va mettre tous ses soins à relever les remparts, à réparer, fortifier les murs de la ville. C'est l'image de ceux qui aspirent à gouverner.