--Oh! pourquoi, reprenait Zurione, pourquoi l'as-tu détaché de l'arbre à Parabiago?
--Il eût certainement mieux valu l'y laisser, dit le docteur Aliprando; on ne verrait point aujourd'hui les privilèges des nobles foulés aux pieds, les Gibelins confondus avec les plus vils Guelfes, les grands seigneurs grevés de tributs comme la plèbe la plus infime; on ne verrait point dans l'oubli ceux qui autrefois....
--Et nous nous taisons! disait Alpinolo, les yeux étincelants et frappant la table de sa main. Ne pouvons-nous nous venger? Quoi! n'avons-nous plus d'épées? Les bras lombards n'ont-ils plus de nerfs? Nous n'avons qu'à vouloir être libres, nous le serons.»
Et il levait les yeux sur Marguerite comme pour chercher nue approbation dans l'expression des traits de sa maîtresse. Dès sa première enfance, Marguerite avait été habituée à entendre discuter chez elle les affaires publiques, et elle s'était formé une manière de les voir et de les apprécier. Dans ces temps où la vie publique avait tant d'énergie, il n'était donc pas ridicule qu'une femme s'entretînt de politique, et elle ne laissait pas l'impression fâcheuse qu'on peut éprouver à d'autres époques en voyant une dame décider hardiment les questions qui embarrassent les plus âgés, sans écouter autre chose que la sensation du moment où l'opinion de son plus proche voisin. L'éducation qu'elle avait reçue de son père lui avait appris à discerner la raison des exagérations des exaltés, et les injures véritables des préjugés de la passion; mais, n'espérant pas calmer l'impétuosité de l'assemblée, ni lui faire goûter ses raisonnements, elle se tenait à l'écart, et commença à causer avec le docteur Aliprando.
Celui-ci, en véritable érudit qu'il était, se montrait tout fier d'avoir eu le premier, à Milan, le livre des Remèdes de l'une et de l'autre Fortune, publié vers ce temps par Pétrarque, et il s'était empressé de l'apporter dans cette soirée à Marguerite, qu'il savait amoureuse des belles nouveautés. Elle feuilletait: ce livre en lui demandant son avis et en jetant çà et là les yeux sur le parchemin. Bientôt, de sa belle main, elle demande un peu de silence, et, d'une voix suave qui commanda aussitôt l'attention des assistants, comme au milieu d'une taverne lorsqu'une flûte mélodieuse se fait entendre, elle parla ainsi: «Écoutez les sages pensées du livre que le docteur m'a donné: Les citoyens crurent que ce qui était la ruine de tous n'était la ruine d'aucun d'eux. C'est pourquoi il convient de chercher avec piété et prudence à porter la paix dans les esprits; et si cela ne réussit pas auprès des hommes, il faut prier Dieu de ramener la lumière dans l'âme des citoyens.»
Alpinolo comprit cette réponse indirecte. «Si l'énergie d'une volonté unanime, dit-il, manque aux citoyens, que ne peut accomplir un seul homme? que ne peut le poignard d'un homme résolu?»
Aliprando, prenant le livre dans ses mains, ajoutait: «Madonna est comme l'abeille; des fleurs, elle ne prend que le miel. Mais l'abeille elle-même a son aiguillon pour repousser les attaques, et je vous prie d'écouter ce que le divin poète dit en un autre endroit; il lut: On a un seigneur de la même façon qu'on a la gale et la pituite. Seigneurie et bonté sont choses contradictoires. Dire qu'un seigneur est bon n'est que mensonge et adulation manifeste; il est le pire de tous tes hommes parce qu'il enlève à des concitoyens la liberté, le plus grand de tous les biens de ce monde, et que, pour satisfaire l'insatiable avidité d'un seul, il voit d'un oeil sec des milliers de souffrances. Qu'il soit aimable, gracieux, libéral à donner au petit nombre de ses favoris les dépouilles de ses sujets, qu'importe? c'est l'art de ces tyrans que le peuple appelle seigneurs et qui sont ses bourreaux.--Bien!--Bravo!--Bien pensé!--Heureusement dit!» Tels étaient les cris qui, de toutes parts, s'élevaient de;'assemblée. Le docteur, flatté de ces applaudissements comme s'ils se fussent adressés à lui-même, continua: «Prêtez l'oreille, voilà qui est plus fort: Comment peux-tu déchirer tes frères, ceux qui ont passé avec toi les jours de l'enfance et de l'adolescence, ceux qui ont respiré le même air sous le même ciel, qui ont tout partagé avec toi, sacrifices, jeux, plaisirs, souffrances? De quel front peux-tu vivre là ou tu sais que ta vie est détestée et que chacun te souhaite, la mort?--Qu'en dites-vous? Est-il besoin de vous expliquer ce portrait? n'est-il pas écrit précisément pour....
--Pour Luchino! qui en doute? c'est lui tout entier,» répliquèrent ensemble tous les conjurés. Puis l'un commentait, un second répétait, un autre voulait voir de ses yeux les paroles sacro-saintes du grand Italien, de l'Italien vraiment libre, comme ils appelaient Pétrarque, sans se souvenir qu'il courtisait alors les prélats dans Avignon, qu'il avait caressé Luchino de ses flatteries, et que, mesurant les vertus des princes à leur libéralité, il avait proclamé l'évêque Giovanni le plus grand homme de l'Italie. Ces adulations devaient même lui attirer le blâme d'un autre illustre de ce temps-là, Boccace, qui lui reprocha de vivre dans une étroite amitié avec le plus grand et le plus odieux des tyrans de l'Italie, dans une cour aussi pleine de bruit et de corruption que l'était celle des Visconti.
Marguerite, dont la douceur naturelle avait été entretenue par les conseils intelligents de son père, jetait ça et là quelques paroles pour désapprouver les mesures excessives. Elle montrait que de telles plaintes contre un gouvernement tyrannique ne pouvaient que l'empirer et envenimer les souffrances. Il fallait plutôt, s'il était possible, le réformer par les voies légitimes, et non allumes dans le sein des opprimés une fureur impuissante. Si ces moyens manquaient, il fallait souffrir en paix ou changer de patrie. «J'ai entendu, ajoutait-elle, dire souvent que la patience est la vertu des novateurs. Aucune réforme ne peut grandir si elle n'a ses racines dans le peuple. Ce peuple, malgré l'opinion des partis extrêmes, n'est ni tout or, ni tout fange. Sans cesse courbé sous le travail, il ne s'abandonne guère aux sentiments, et calcule de préférence les avantages immédiats. Ne dédaignez pas les avis d'une jeune femme; je vous les donne comme empreints de l'expérience de mon père, qui avait aussi ce proverbe dans la bouche: Le peuple est comme saint Thomas, il veut voir et toucher. Mais vous, quelle est votre conduite? Vous parlez de liberté, et vous n'interrogez point la volonté du peuple; de vertu, et vous vous préparez à l'assassinat!