Enfin, Marguerite s'arracha à ce berceau, et vint dans la salle où s'étaient réunis les plus intimes amis de la famille pour saluer le retour de Pusterla. La joie de le revoir avait effacé dans le coeur de Marguerite les déplaisirs que lui avait causés l'absence. Son âme, si bien faite pour sentir les jouissances domestiques, lui disait qu'après un éloignement si fécond en périls, rien ne sourirait davantage à son mari que de rester paisible entre sa femme et son fils, et de réunir trois vies en une seule. Mais d'autres pensées bouillonnaient dans l'esprit de Pusterla, et tout le jour il ne faisait que rêver et préparer la vengeance.
Pendant son séjour à Vérone, il n'avait point caché à Mastino ni le nouvel outrage qu'il venait de recevoir, ni sa vieille haine. Le Scaliger, voulant tourner ce ressentiment à son profit, l'enflamma autant qu'il put, et promit à Pusterla que, quelle que fût la résolution qu'il prît, il trouverait en lui assistance et protection. Matteo Visconti, que ses déportements rendirent fameux par la suite, ne devait pas être vivement touché des désordres de son oncle, mais il était bien aise de troubler l'étang pour y pêcher, et il attisa le mécontentement de Pusterla. Il lui donna des lettres pour ses frères Galéas et Barnabé, où il les exhortait à se souvenir de leur origine, et à profiter de l'occasion pour rompre le joug, comme il disait, d'un prêtre et d'un bourreau.
Pusterla étant revenu secrètement à Milan, aucune bannière sur les tours n'annonçait sa présence, et la garde accoutumée ne veillait point à la porte du palais; mais, à l'intérieur, Pusterla dévorait les orages de son âme, sans que sa femme parvint à les adoucir. Habitué à la vie bruyante des cercles, aux discussions, toujours avide de nouvelles et fortes émotions, il n'aurait pu passer même cette première soirée paisible dans sa famille: par son ordre, Alpinolo avait porté l'avis de son retour à ses amis les plus sûrs, et ceux-ci, le soir, l'un après l'autre, par une porte secrète donnant sur la voie des seigneurs qui étaient venus le trouver et le consoler.
Les dehors du palais étaient muets et sombres, comme s'il eût été désert; mais à peine Franzion Malcolzalo, le fidèle portier, avait-il fait passer les amis du seigneur d'une première cour dans la seconde, ils étaient accueillis par des valets vêtus en livrée mi-partie jaune et noire, qui, portant des torches de cire, les introduisaient de plain-pied dans une vaste salle sans communication avec le palais, et entourée par les jardins. Des tapisseries historiées couvraient les murailles; çà et là des étagères portant des vases et des plats en faïence avec des fruits en relief et coloriés; deux larges fenêtres percées de chaque côté et tendues de rideaux d'éclatantes couleurs, donnaient passage à la brise du soir, qui tempérait agréablement la chaleur du mois de juin. Ils entraient, et les uns entourant Francisco, les autres assis sur de vastes chaises de velours, d'autres, près d'une table où l'on avait jeté en désordre des gants, des manteaux, des épées, des toques, discouraient, racontaient, interrogeaient, écoutaient. On remarquait le bouillant Zurione, frère de Pusterla; le modéré Maflino de Resozzo. Calzino Forniello de Novare, Borolo de Castelletto et d'autres, exaltés Gibelins, qui, dégoûtés aujourd'hui d'un prince dont ils avaient autrefois établi le pouvoir, montraient par là qu'il n'avait point réalisé leurs espérances. Les frères Pinalla et Martino Aliprandi arrivèrent les derniers. Ils étaient nés à Monza: le premier, habile capitaine; le second, jurisconsulte renommé. Ils avaient gagné la faveur d'Azone en lui ouvrant, en 1329, les portes de Monza, que Martin, devenu podestat, fit ceindre de murailles. Pinalla la défendit contre l'empereur Louis de Bavière; puis, à la tête de l'armée de Visconti, il enleva Bergame au roi de Bohême. Ces prouesses lui valurent d'être, à la Pâque de 1338, armé chevalier dans l'église de Saint-Ambroise, en même temps que notre Pusterla. Mais Pinalla était descendu de cet apogée lorsque, à l'époque de l'invasion de Lodrisio, il se vil lâchement abandonné des troupes qu'on lui avait confiées pour défendre le passage de l'Adda à Rivolta. Une nouvelle guerre qui pourrait le venger du dédain de Luchino, ou du moins, par de belles emprises et de brillants succès, effacerait la honte de son armée, était le plus ardent de ses désirs.
Dans une telle assemblée et dans une semblable circonstance, on ne devait point s'attendre à de paisibles discussions: au ressentiment des malheurs publics, chacun ajoutait le ressentiment d'une injure particulière. Aussi s'échappèrent-ils en projets violents, furieux contre les tyrans de leur pays, et ils donnèrent d'autant plus carrière à leur haine qu'ils étaient plus sûrs de ceux qui les entouraient. «Hélas! oui, s'écriait Franciscolo, au moment un Marguerite, après avoir couché son fils, entrait dans la salle, ils vont, ces vieillards, chantant les maux qui nous accablaient au temps de notre liberté! Ce n'étaient que batailles: tous, jusqu'aux enfants, devaient s'exercer sans cesse au maniement des armes. Tout à coup sonnait la Martinella, on sortait le Caroccio, et chacun, de gré ou de force, était réduit à se vêtir de fer, à se priver du repos de sa maison, des gains de son métier, pour courir dans les sanglants dangers de la mêlée ou dans les obscurs périls de l'embuscade; d'autres fois, révoltes des bourgeois, exils, dénonciations, meurtres... Oh! que n'avons-nous un chef qui nous contienne avec une main de fer! C'est ainsi que parlaient les timides à qui la nature a refusé un sang généreux, ou qui s'est refroidi sous les glaces de l'âge.»
Zurione l'interrompant: «Et c'est là aimer la patrie! Ils récoltent aujourd'hui ce qu'ils avaient semé. La liberté est éteinte, la guerre ne l'est pas. Les meurtres, l'exil, ne sont pas moins fréquents et ils ne profitent plus à la patrie; ils ne servent qu'à consolider la puissance de notre maître et à river nos propres fers. Alors c'était nous qui voulions la guerre, nous qui la décrétions. Après l'effervescence d'une première ardeur, tout se calmait et mûrissait pour le bien de tous ou du plus grand nombre. Aujourd'hui le seigneur commande la bataille seul, à son gré, pour satisfaire à des intérêts isolés, et c'est nous qui devons le suivre. Notre travail est sa gloire.
--Vous dites vrai, s'écriait Alpinolo, sa gloire! A qui est revenu l'honneur de la victoire de Parabiago? qui a triomphé? qui en a tiré profit? On a dit: Luchino est un vaillant chevalier, donc élevons-le à la seigneurie.--Et pourtant, si nous n'avions pas été là!...