Mais le contre-coup de la révolution de Juillet qui se fit sentir en Espagne rappela bientôt l'exilé dans sa patrie. La chute du ministère Zéa-Bermudez appela une fois encore aux affaires le parti modéré dont Martinez, de la Rosa était devenu le chef. Le 15 janvier 1834, la reine-régente le choisit pour ministre des affaires étrangères et lui confia la présidence du conseil. Des actes empreints de grandeur et de sagesse signalèrent son administration. Les Mina, les Quiroga, les Isturitz, et tous ces proscrits illustres dont il avait partagé les efforts, les espérances, les dangers, furent rappelés par lui dans la mère patrie. Le 10 avril, il publia l'Estato real, oeuvre pleine de sens et de modération, qui réglait la limite du pouvoir royal et celle du pouvoir populaire.

Mais l'Espagne n'était pas prête encore pour ce régime tempéré; les passions politiques étaient loin d'être amorties, et de longues et ardentes divisions devaient déchirer encore le sein de ce malheureux pays. La triste victoire d'Espartero sur la reine-régente éloigna une fois encore don Martinez de sa patrie. Il rentra en France, où il retrouva cette douce hospitalité qui seule, pourrait consoler de l'exil, si quelque chose pouvait en consoler. Il reprit ses travaux littéraires, et publia en 1836 un nouveau volume on se trouvent de charmantes poésies légères, douce et riante mélodie au milieu de laquelle un entend de loin en loin une note sombre et douloureuse: c'est le cri de souffrance de l'exilé. Nous citerons entre autres la Soledad, la Muerte, un sonnet intitulé Mis Penas, et cette inscription pour le tombeau d'un émigré: «Que la terre te soit douce et légère... si la terre étrangère peut l'être jamais!»

Appelé, au mois de mai dernier, à présider le neuvième congrès historique réuni dans une des salles du Luxembourg, il y prononça un discours fort remarquable dont nous avons indiqué le sujet au commencement de cette notice. Il y déploya un luxe d'érudition, un esprit vif et pénétrant, une observation fine et profonde, qui excitèrent plus d'une fois les applaudissements de la savante assemblée.

Les événements qui se pressent en Espagne y rappellent don Martinez, dont l'avenir se lie désormais à celui de la prospérité, de la gloire et de la vraie liberté de sa patrie.

Inauguration de la statue de Bichat

SUR LA PLACE DE LA GRENETTE, A BOURG.

Dans les premiers mois de 1794, par une froide matinée d'hiver, une foule de jeunes gens se pressaient sur les bancs de l'amphithéâtre de l'Hôtel-Dieu, où professait l'illustre Desault. Bientôt celui-ci entra aux applaudissements de son nombreux auditoire et appela l'élève qui devait suivant l'usage, analyser la leçon de la veille. L'élève désigné ne se présentant pas, le professeur demanda si quelqu'un dans l'auditoire pouvait le remplacer.

On vit alors se lever un jeune homme d'un extérieur modeste; nouvellement arrivé à Paris, il n'était connu que du bien peu de ses condisciples, et ce fut avec quelque embarras qu'il prit la parole au milieu d'un profond silence. Mais bientôt un murmure d'approbation courut dans l'amphithéâtre; la pureté de son style, la netteté de ses idées, l'exactitude de son résumé, annonçaient un professeur plutôt qu'un étudiant. Quand il eut fini sa lecture, Desault, vivement impressionné, le fit approcher de lui, et lui adressant la parole avec ce ton brusque mais plein de bonté qui lui avait valu parmi ses élèves le surnom de bourru bienfaisant: «Mon ami, lui dit-il, quel âge avez-vous?--Vingt-deux ans, monsieur.--Où êtes-vous né?--A Thourette, dans la Bresse, actuellement département du Jura.--Depuis combien de temps étudiez-vous la chirurgie?--Depuis trois ans.--A Paris?--Non, monsieur, je n'y suis que depuis quelques mois; c'est à Lyon que j'ai commencé mes études.--Vous y avez suivi les cours de Marc-Antoine Petit?--Oui, monsieur; et même ce professeur a bien voulu m'associer à quelques-uns de ses derniers travaux.--C'est un grand chirurgien, il vous a deviné, et moi aussi je vois ce que vous êtes et ce que vous deviendrez un jour.»

Puis entraînant le jeune homme vers une embrasure de fenêtre: «Écoutez, lui dit-il, vous êtes bien jeune pour vivre seul dans une grande ville; de bons conseils ne vous seront pas inutiles; les études à Paris sont coûteuses et demandent à être bien dirigées; venez chez moi, vous y serez traité comme mon fils, vous profiterez de mon expérience, et vous me succéderez un jour... bientôt peut-être.»

Et comme le jeune homme, tout surpris d'une offre pareille, semblait hésiter: «C'est entendu, lui dit-il; après la leçon je vous emmène avec moi. A propos, comment vous nommez-vous?--Xavier Bichat.»