Ici, affranchis de cette prison qu'on appelle terre, ils se ruent sur l'espace immense des eaux. C'est là qu'ils rugissent, crient, hurlent, tempêtent toute la longue nuit. Là, les cavernes qui bordent les flancs de cette île lointaine, si paisiblement endormie au sein des flots écumeux, lancent leurs voix retentissantes, au-devant desquelles accourent, du fond de déserts inconnus, les souffles dévastateurs. Là, dans l'emportement d'une licence effrénée, ils s'ébattent, luttent, guerroient, jusqu'à ce que la mer, émue à leur appel, bondisse plus furieuse qu'eux tous, et que l'air et l'eau se confondent en une tourbillonnante rage.
En avant! en avant! sur l'espace sans humes où roulent les pesantes vagues. Là sont des monts, là des vallées; mais non, l'un devient l'autre, et bientôt tout n'est plus qu'un bouillonnant amas d'ondes fugitives. Chasse et fuite, et retour emporté de la vague sur la vague, lutte sauvage, terminée par de rejaillissantes écumes qui blanchissent la noire nuit. Formes, places, couleurs, tout incessamment varie: rien de stable, éternel combat. En avant! en avant!... Les flots roulent obscurcissant la nuit, les vents hurlent avec plus de furie, et les voix de l'abîme s'élèvent plus terribles, quand ce cri sauvage: «Un vaisseau!» vient dominer la tempête.
La nef s'avance, rapide; ses hauts mâts ont vibré, ses flancs tressaillent à l'unisson. Elle s'avance, tantôt montée sur les flots recourbés, tantôt plongeant dans les profondeurs de la mer, comme pour se soustraire un instant à sa rage, et chaque mugissement des eaux, chaque sifflement des vents, d'une voix plus tonnante encore, a crié: «un vaisseau!»
Il marche; il lutte. Pour voir sa course audacieuse, les vagues dressent l'une par-dessus l'autre leurs têtes blanchissantes. Aussi loin que l'oeil du matelot perce l'ombre, il les voit accourir, se ruant, se poussant l'une l'autre dans leur formidable curiosité. Elles se dressent, mugissent, retombent, et la nef avance toujours. La nuit a contemplé ces houles grossissantes, l'aurore les retrouve assiégeant le vaisseau. N'importe, il marche encore, il marche toujours. En avant! il chevauche avec ses douteuses lueurs avec la cargaison de passagers endormis dans ses flancs. Ils donnent comme s'ils n'avaient rien à craindre des éléments acharnés à leur perte, comme si l'abîme, tombe sans fond de tant de braves marins, ne se pouvait rouvrir!
An nombre de ces voyageurs endormis se trouvaient Martin et son humble serviteur, Mark Tapley. Bercés, par ce roulis inaccoutumé, dans un sommeil léthargique, ils demeuraient tous deux aussi insensibles à l'atmosphère fétide du dedans qu'au fracas assourdissant du dehors. Il faisait grand jour quand Mark s'éveilla enfin, rêvant à demi qu'il s'était assoupi la veille dans un lit à baldaquin, lequel, par une soudaine culbute, s'était retourné la nuit sens dessus dessous. Et, admirez l'infaillibilité des songes! les premiers objets qui frappèrent les yeux à demi ouverts de Mark Tapley, ce furent ses propres talons qui, d'une élévation presque perpendiculaire, le toisaient, comme il le remarqua plus tard, tout à fait de haut en bas.
«Bon! dit Mark, lorsque, luttant avec des chances diverses contre le tangage du vaisseau, il fut parvenu à reprendre son aplomb; c'est pourtant la première fois que j'aurai passé toute la sainte nuit debout sur ma tête!
--Vous n'aviez qu'à ne pas vous coucher la tête sous le vent, en regard des amures(3), grommela un homme du fond de sa cabane(4).
Note 3: Amures, cordages qui tiennent la voile en la rattachant du côté d'où vient le vent.
Note 4: Cabanes, couchettes fixées l'une au-dessus de l'autre tout autour d'une cabine, et qui servent de lit aux matelots et aux passagers de seconde classe.
--En regard de quoi?» demanda Mark.