C'est en quelque sorte un devoir que de mettre en honneur le nom, que de répandre les oeuvres d'un romancier dont les ouvrages laissent le lecteur plus sympathique, plus heureux, meilleur enfin à la dernière page qu'il ne l'était à l'ouverture du livre. C'est là le premier, le plus bel éloge dû à Charles Dickens. En quelque obscur séjour qu'il aperçoive un homme, quelque profondes que soient les rides qui le défigurent, il sait démêler en lui ce qui s'y trouve encore de l'empreinte divine, pour le faire éclater à nos yeux. Des grâces vraiment naïves et ignorées se décèlent à son regard observateur sous l'enveloppe de la laideur même; le battement de coeur du Samaritain vibre dans sa poitrine, et c'est pourquoi il nous intéresse à chaque passant, et partout nous fait voir et aimer notre prochain, notre frère.
Dickens n'est pas au nombre de ces flatteurs que l'aurore de la souveraineté du peuple a fait si rapidement éclore, et qui, traitant, les masses rumine les courtisans du temps jadis traitaient les monarques, louent la foule, afin de l'égarer, et, s'ils n'en peuvent tirer pied ou aile, cherchent du moins à s'en faire une échelle. Ami sincère et compatissant du pauvre et du délaissé, il plaint ses vices, stimule ses vertus, qu'il admire et qu'il peint avec une tendre complaisance. Son oeil attendri plonge dans tous les réceptacles de la misère, et les haillons ne lui sauraient cacher la noblesse native, l'énergie, la pureté, le dévouement, la charité, qui, tels que des métaux précieux, d'inestimables pierreries, restent souvent enfouis dans l'ombre. C'est plaisir de le voir fouiller la mine, enlever le diamant et l'enchâsser dans son style à facéties brillantes, qui réfléchissent tant de nuances, qui concentrent et renvoient tant d'errantes lueurs. Dickens tient une haute place dans cette élite de hardis prosateurs qui ont su découvrir la poésie domestique assise au coin du foyer obscur, comme la Cendrillon du conte; mais il n'emprunte point les baguettes des fées pour la revêtir d'habits magnifiques et la douer d'un éclat étranger; il la drape dans sa souquenille de tous les jours, et vous rend amoureux de sa grâce modeste, de son charme ingénu.
Jamais palais somptueux ne me pourrait plaire autant que les humbles demeures que Dickens nous fait voir à l'aide de son bienveillant microscope. Il me souvient, entre autres, de la pauvre maison d'une blanchisseuse; demeure qui n'avait pour parure que l'ordre, le travail, la bonne humeur, et qu'il fait apparaître toute rayonnante de l'amour et du dévouement quotidien d'une mère, tout enchantée de la tendresse d'un fils, parée des grâces de l'enfance, résonnante de ses rires joyeux, et égayée encore par les gentillesses bouffonnes et les grimaces boudeuses du bambin, qui berce un frère nouveau-né. Il me semble, en vérité, voir dans Dickens un Homère du foyer domestique, guidé par Wordsworth et Crabbe, dans les cabanes éparses, au chevet du pauvre, et jusque dans l'asile, poétique encore, de l'idiot et du fou.
Les premiers essais de Dickens furent des scènes détachées lancées dans un journal mensuel. Elles annonçaient un esprit satirique et mordant, habile à saisir le ridicule, sollicitant le rire par des traits moqueurs fortement accentués; mais le coeur sympathique et tendre du romancier se fit jour bientôt dans les créations badines de sa verve moqueuse. Voyez, entre autres, Pickwick. D'abord Dickens s'amuse, impitoyable railleur, de la solennelle vanité du personnage, de ses prétentions de touriste, de ses tablettes, de ses futiles observations, de la niaiserie de ses amis; mais à mesure que ce type de l'importance puérile du bourgeois clubiste de Londres acquiert sous sa plume de l'individualité, à mesure qu'il vit avec lui, il se prend à l'aimer. A force de travailler sa statue, l'ancien statuaire la pénétra de son âme, et, voyant palpiter la vie, il aima. Il en est de même de Dickens: il découvre les qualités de Pickwick. Cette vanité ne couvre-t-elle pas de la bonhomie du coeur? Cet entêtement n'est-il pas fondé sur la droiture? Cette puérilité même n'a-t-elle pas son charme enfantin. Car, si le vieillard se rapproche de l'enfance par la faiblesse, il emprunte parfois quelques-unes de ses touchantes grâces. Dickens le sait, il le sent, et voilà que les scènes détachées deviennent une histoire, et joignent au plaisant de la caricature l'intérêt de la vie du roman.
A mes yeux, ce mouvement, ce procédé du talent de Dickens se retrouve plus ou moins dans tout ce qu'il fait. C'est constamment son coeur qui s'empare de ce qu'avaient préparé son esprit et son imagination. De là nait sans doute cette alternative de rires et de pleurs qui tient l'âme de son lecteur en balance. Et tandis qu'on éprouve un vif plaisir à le lire, rien ne vous pousse à chercher avec anxiété un dénouement, une catastrophe. Ses ouvrages (est-ce un défaut?) n'ont pas les conditions exigées par l'ancienne poétique, qui veut que tout tende à un même but, et que toutes les parties d'une oeuvre se coordonnent pour y arriver. Dickens ne construit pas une pyramide dont toutes les pierres, faites l'une pour l'autre, ont leur place marquée, et, par les quatre côtés, conduisent au faîte. Il sculpte des statues animées que l'oeil aime à considérer sous toutes leurs faces, sans qu'une partie force nécessairement à en désirer une autre. Mais pourquoi la poésie, la littérature, l'art, n'auraient-ils pas des formes et des procédés aussi variés que la nature qu'ils sont appelés à reproduire?
Il nous serait, du reste, impossible de reprocher à l'auteur anglais une disposition de talent qui nous permet d'isoler quelques parties de son dernier ouvrage sans en diminuer l'intérêt. Quoi qu'en puissent dire les critiques, le meilleur moyen de connaître un auteur, c'est de le lire. Nous suivrons donc l'orgueilleux et égoïste Martin et le bienveillant Mark dans leur voyage au Nouveau-Monde, curieux de voir avec Dickens les moeurs d'une terre nouvelle, et l'Amérique jugée par un Anglais doué d'une si perçante et si fine observation.
TRAVERSÉE
DE MARTIN ET DE SON SERVITEUR
MARK TAPLEY.
SUR LE VAISSEAU DE TRANSPORT LE SCREW.
La nuit était lugubre, obscure; c'était l'heure où chacun s'enfonce plus profondément dans son lit où le cercle attardé se resserre autour du foyer, où, plus froide même que la charité, la misère grelotte au coin des rues; les cloches vibraient encore du redoutable son d'une heure que venaient de frapper leurs ballants; la terre, revêtue d'un linceul noir, portait le deuil du jour écoulé, et, plumes gigantesques de la pompe funèbre, de sombres groupes d'arbres agitaient tristement leurs cimes. Tout était repos, silence. Seuls, les nuages traversaient l'air devant la lune voilée, et le vent, rampant à leur suite, s'arrêtait pour écouter, repartait avec un léger bruit, s'arrêtait de nouveau et repartait encore, comme l'Indien qui poursuit une piste.
Vents, nuages, où fuyez-vous si vite? Semblables aux esprits du mal, les éléments volent-ils à quelque effrayant rendez-vous? Dans quelles régions sauvages tiennent-ils conseil? En quels lieux se livrent-ils à leurs terribles jeux?