«La voilà donc! dit Mark Tapley debout à l'avant du bateau, voilà la terre de la Liberté! de la bonne heure; j'en suis charmé. Toute terre me sera bonne après tant d'eau!»
MARGHERITA PUSTERLA.
Lecteur, as-tu souffert?--Non.
--Ce livre n'est pas pour loi.
CHAPITRE VI.
UNE IMPRUDENCE.
uand ils tinrent cette assemblée, on était au 13 juin 1340. Le plus grand nombre de ceux oui s'y étaient rendus oublièrent, après une nuit, les discours qu'ils avaient prononcés; Pusterla lui-même les avait probablement mis en oubli; mais ils avaient laissé bien d'autres traces dans la brûlante imagination d'Alpinolo. A force de retourner dans son esprit les discours des conjurés, de les reprendre, de les interpréter, il leur donna du corps. Là où il n'y avait que des paroles, il imagina des faits; il changea les menaces en desseins arrêtés, en machinations de vagues espérances. Il obéissait ainsi à son impétuosité naturelle et à cette passion insensée qui tourmente ses pareils, de se grandir à leurs propres yeux lorsqu'ils sont enveloppés dans quelque périlleuse, entreprise, lorsqu'ils se croient les dépositaires d'une conspiration mystérieuse que peut, d'un moment à l'autre, amener la chute des tyrans: «Certes, disait-il en lui-même, Pusterla en a plus dit qu'il ne semblait dire. Un homme de cette valeur voudrait-il nourrir des espérances et en venir aux menaces, s'il ne se sentait solidement appuyé? On ne m'a pas tout découvert, et j'approuve cette réserve. Quels sont mes titres pour entrer dans ces grands desseins qui tiennent suspendus les destins de la Lombardie? Mais qu'on me laisse agir, je saurai montrer ce que je vaux, et je me rendrai digne de leur confiance, en gagnant un monde de prosélytes à la plus sainte des causes.»
Dans de tels sentiments, il se réunit à ses amis les plus affidés, à ceux qu'il connaissait hommes de coeur et d'énergie, et qui s'étaient montrés les plus ardents pour la liberté, allumés de changements, et avides d'en venir aux mains. Il échauffa leur zèle, s'efforça de les pénétrer du fanatisme de sa conviction, et leur donna à entendre que des nuages qui chargeaient le ciel la foudre allait bientôt sortir Quelques-uns prêtèrent, à ces discours une oreille complaisante: il y a toujours un grand nombre d'hommes, et ce nombre était alors plus grand que jamais, pour qui toute nouveauté, tout cataclysme, contient un rêve de fortune et de bonheur; d'autres haussaient les épaules, en disant: «S'il y a des roses, elles fleuriront.» Il y en eut qui le traitèrent d'insensé, ou de vantard, comme s'il eût rêvé, ou qu'il eût voulu se donner de l'importance. Ces derniers étaient les plus dangereux. Piqué de l'incrédulité ou de l'insulte, il s'emportait en de nouvelles fureurs pour qu'on ajoutât foi à sa parole. Dans la chaleur de la discussion, il laissait échapper les noms des Pusterla, des Aliprandi, du seigneur Galeas et de Barnabé, et de quelques autres personnes qui étaient entrées, ou qui, selon sa manière de raisonner, entreraient certainement dans la conjuration. Aussi son secret, secret d'une entreprise qui n'existait que dans son imagination, devint le secret d'une foule de jeunes gens, langues indomptées, légères cervelles, qui le propagèrent parmi leurs amis. Passé de bouche en bouche, ce qui n'était que probable lut donné pour certain, et pour terminé ce qui était à peine entrepris, en même temps que chacun, par oubli, par vanité, ou par jactance, grossissait la nouvelle de quelque invention.
Il suffisait de jeter les yeux sur Alpinolo pour deviner les agitations de son âme. On sait qu'à force de répéter un mensonge, il n'est pas rare qu'on arrive à le prendre pour la vérité. En outre, si la conjuration était chimérique, Alpinolo l'avait rendue réelle pour sa part. Il avait péroré, il s'était concerté tout un jour avec ses amis; et, s'enflammant au feu de ses propres paroles, il s'était plus violemment épris et persuadé de la réalité de ses visions; il avait serré la main à ses amis pour leur dire: «Nous nous reverrons, nous agirons, nous parlerons.» Avec quelques-uns d'entre eux, il avait juré haine aux Visconti et mort aux tyrans, sur le nom du Seigneur et sur sa part de paradis; il avait fourbi ses armes, et calculé combien il pouvait y en avoir chez ses amis, combien on pourrait en tirer des magasins d'armures, Galvano Fiamma, alors professeur de théologie aux Dominicains de saint Eustorge, depuis chapelain et chancelier de Giovanni Visconti, nous apprend dans son histoire de Milan que cette ville comptait bien cent fabriques d'armes, sans parler des moindres ateliers de fer, qui employaient dix mille ouvriers. On faisait, ajoute-t-il, des armures luisantes comme des miroirs, qu'on expédiait jusqu'en Tartarie et chez les Sarrasins. Tour faciliter la surveillance exercée par les syndics et les consuls, les divers arts étaient distribués dans des quartiers et des rues qui leur étaient propres; c'est ce qu'indiquent les noms, aujourd'hui conservés, des rues des Orfèvres, des Marchands-d'Or, des Marchands-de-Futaine. Toutes les boutiques des fabricants d'armes s'ouvraient alors dans les rues que nous appelons aujourd'hui des Armuriers, des Espadonniers, des Éperonniers.