Je ne saurais dire combien de fois Alpinolo passait, ou, plus justement, se promenait par ces rues, fouillant de ses regards l'intérieur des boutiques, ou comptant combien d'hommes elles pourraient armer. La cadence redoublée des marteaux, le cri strident des limes, la puissante respiration des forges, le tournoiement des meules d'émoulage, le frémissement du fer rouge plongé dans l'eau ou dans l'huile, au milieu de ce bruit, le commandement des patrons, les sifflets joyeux ou les chansons des ouvriers, tout ce vacarme était plus harmonieux à l'oreille d'Alpinolo que les accords d'un orchestre habile à l'oreille d'une jeune fille de quinze ans, qui assiste à une première fête. A voir au dedans et au dehors des magasins, ou suspendus en désordre, ou disposés en trophées, ces rondaches, ces pertuisanes, ces dagues, ces estocs, ces épieux, ces arbalètes, espadons à deux mains, javelots, cuirasses à lames, à mailles, à écailles, visières, morions, écus ronds, échancrés, de cuir, de frêne, de métal, un frisson de joie parcourait les membres du jeune homme; une émotion le saisissait, pareille à celle de l'avare contemplant des tas de sequins sur la table d'un brelan, ou, pour employer une comparaison plus innocente, il ressemblait à un savant qui, traversant une rue pleine de livres, les achète en pensée, les lit, les étudie, les emploie pour faire d'autres livres, qui le mèneront à l'immortalité.

Alpinolo entrait dans quelques-unes de ces fabriques; et demandait le prix d'une cuirasse, d'une cervelière, d'une armure complète en lames de fer et en mailles, depuis le cimier jusqu'aux éperons; il n'achetait rien, mais laissait entendre, à travers des nuages, que le temps de ces achats pourrait venir bien vite.

Dans le quartier des Espadonniers, près du lieu où était alors l'unique four au pain blanc, fameux sous le nom de prestin della rosa, on voyait la boutique d'un certain Malliglioccio della Cochirola, dont le père s'était acquis dans son métier assez de crédit et une grande fortune. Lorsque ce Malliglioccio lui succéda, pensant que, puisque son père avait réussi, il ne devait pas s'écarter d'un trait des traces qu'il avait suivies, il se garda bien d'ouvrir son atelier aux améliorations que le temps et l'expérience avaient introduites dans son métier: il les raillait comme des nouveautés, des bizarreries de la mode, qui deviendraient caduques dès le lendemain de leur apparition: «Cela s'est toujours fait ainsi, disait-il; nos pères en savaient plus long que nous, eux qui revenaient déjà de l'apprentissage lorsque ces gâte-métier ne l'avaient pas encore commencé.» Cette conduite eut ses effets ordinaires; les pratiques s'éloignèrent: et tandis que les autres étendaient leur fabrication, il ne lui arrivait plus que le raccommodage des anciennes armures de quelque Milanais de la vieille roche, observateur entêté des antiques coutumes.

Alpinolo le voyant seul dans la boutique, occupé à tirer paisiblement le soufflet de la forge, et à tourner, sans se presser davantage, un morceau de fer dans les charbons, ne craignit pas d'interrompre son travail; il commença donc à lui parler plus longuement, et après avoir déploré la misère des temps, il lui fit entrevoir qu'elle pourrait bientôt prendre fin.

«Plût au ciel! s'écria Malliglioccio; on peut dire qu'on ne gagne pas l'eau qu'on boit; celui qui a une famille aujourd'hui, doit lésiner sou sur sou et ronger un pain bien suc! Ah! quelle différence dans le temps où ma bonne âme de père était syndic de notre maîtrise! Quel travail! quel pays de cocagne! les florins pleuvaient chez nous! Là, un bouclier; ici, un gantelet; un fronton pour un autre, et des cuissards. Trois contre-maître et cinquante garçons étaient à notre service, et ils auraient eu cent bras qu'il leur aurait fallu travailler tous de jour et de nuit, sans avoir à peine le temps de manger un morceau. Aujourd'hui la paix partout, partout l'eau stagnante. Il paraît que ces gens-là n'ont plus de sang dans les veines. Ces moines ne savent que prêcher la paix! Croient-ils donc que le Seigneur Dieu nous a fait des bras pour les tenir croisés? Si les choses vont de ce train, il n'y a qu'à fermer boutique, et à se faire marchand de vieille ferraille.

--Il vous plairait donc de voir revenir le passé? demandait Alpinolo.

--Si cela me plairait! Je donnerais la moitié du peu que j'ai pour voir une brave guerre; et il y en a beaucoup, sachez-le bien, dans Milan, à qui les mains démangent. Et, vive Dieu! qui n'aimerait la guerre? c'est là qu'on voit ce que vaut un homme; elle nous donne honneur et profit, on gagne un peu d'un côté, on vole un peu de l'autre, et il y en a pour tout le monde.»

Alpinolo, ravi d'avoir aussi pour lui le voeu des artisans: «Eh bien! ajoutait-il, prenez bon courage, le remède n'est pas loin; mettez en ordre les fers de votre magasin, vous aurez bientôt à travailler, je vous le promets.

--Quoi! vraiment! insistait l'armurier; tant mieux! Ma maison a toujours été en crédit, et il n'y a pas d'armes qui puissent se comparer aux miennes. Quant au prix, galanterie avec tous, et dévoué, avec vous, qui êtes de nos pratiques.»