Puis, saluant Alpinolo qui s'en allait, il lui disait, en ôtant son béret: «Je me recommande à vous;» puis il se mettait sur sa porte, les mains dans les mains, pour blâmer les innovations et ruminer ses espérances.
Je ne me serais point risqué à dégrader la dignité de l'histoire par de semblables trivialités, si elles eussent été envisagées par Alpinolo comme par le grand nombre; mais, à ses yeux, c'était interroger le voeu public, c'était la manifestation de la volonté populaire, c'étaient autant de nouveaux fils ajoutés à la trame de ses espérances, c'étaient autant de preuves de l'existence de la conspiration qui devait bouleverser le gouvernement de fond en comble.
On imagine facilement quelle place ses affections particulières tenaient dans ces songes. Renverser ce juge et lui donner cet autre pour successeur, réserver à tout Visconti la fin de Reno des Gozzadini, c'est à dire le traîner par la ville, puis le jeter dans le canal; mettre en pièces Luchino, Luchino le maudit, et élever à sa place Pusterla et Marguerite. Alors tout serait justice: plus d'impôts, plus d'intrigues, alors les bons seraient élevés, et humiliés les méchants; alors... quelle belle époque! quel âge d'or! que de gloires nouvelles! quelle universelle félicité!
Échauffé, enivré par ces pensées qui déjà lui semblaient la réalité, Alpinolo entra dans le Roletto Nuovo, que nous appelons aujourd'hui la place des marchands. Je crois que beaucoup d'admirateurs se seront arrêtés, comme moi, des heures entières à contempler le mélange des styles dans ce monument grandiose, et à y lire l'histoire des arts et des révolutions de cette ville; mais ce mélange n'existait pas lorsque Alpinolo vint dans cet endroit de la cité.
L'esprit des dépenses généreuses et l'ardeur de bâtir ne sont pas nés d'hier chez les Milanais. Animés de la noble libéralité d'un peuple libre, ils achetèrent les maisons et le terrain qui occupaient le centre de leur ville, pour y rassembler les principaux édifices. En 1228, ils bâtirent la place quadrangulaire, avec cinq portes s'ouvrant sur cinq rues pavées de cailloux, appartenant aux principaux quartiers. L'une s'appelait Porte du Dôme, l'autre la Porte Neuve, la troisième de Côme, la quatrième de Vercelli; la dernière s'ouvrait sur le quartier des orfèvres, et se nommait la Porte des Prisons, parce que la geôle dite Malastalla était voisine. On y renfermait les créanciers frauduleux et la jeunesse indisciplinée, remède extrême pour solder les dettes des uns et rendre le bon sens aux autres. Au milieu de cette place, sous le podestat Oldrado des Grassi de Trezzene, à qui son zèle à brûler les hérétiques mérita une statue équestre qu'on voit encore encadrée dans le mur, on érigea le palais de la liaison. Sa partie supérieure contenait une vaste salle destinée aux tribunaux; l'inférieure, un espace couvert où se jouait le triple enlacement de sept arcades, et tel qu'il convenait à la commodité du peuple dans le temps où le peuple gouvernait la cité.
Grâce à la sainte manie, de restauration qui nous possède, il ne nous reste plus grand'chose de ces monuments de l'antiquité. Le palais de la Raison, converti en archives, est aujourd'hui fermé et tellement décrépi, que c'est à peine si on peut distinguer, sous la couche épaisse de chaux qui les recouvre, la forme de ses anciennes arcades; ainsi une mâle pensée se cache sous l'enveloppe d'un langage artificieux. Les loges sont aussi abattues; mais, par fortune, on n'a pu, en six cents ans, achever l'édifice des écoles palatines du côté de la rue des Orfèvres, et dont il reste encore ou partie la galerie degli Osii, commencée en 1316 par Matteo le Grand. Ce monument était revêtu de carreaux de marbre blanc et noir, et divisé en deux galeries superposées, qui se composaient chacune de cinq arches. Au parapet supérieur on avait sculpté sur autant d'écus les armes des six principaux suzerains de la cité. Une tribune en saillie occupait le milieu de cette galerie; sur le balcon, on voyait un aigle tenant une truie dans ses serres, symbole du haut patronage de l'empire sur la ville, qui, ainsi que le savent tous les enfants de Milan, tire son nom d'une truie à longues soies. C'était à cette tribune, vulgairement nommée Parlera, qu'apparaissaient le podestat ou les consuls pour proclamer devant le peuple convoqué les ordonnances et les lois, et pour écouter les avis des moyens. Aujourd'hui on ne voit au-dessous que des marchands de fuseaux et de rouets, et une sentinelle allemande, qui passe et repasse lentement devant et derrière les canons.
A cette époque, on voyait donc là une multitude de gens, les uns marchandant sou par sou, les autres s'enquérant des nouvelles, les autres se promenant désoeuvrés, ou louant et comparant des faucons de Norvège, de Danemark, d'Irlande; et cet autre côté on répétait des miracles qui, dans les deux dernières années, avaient commencé à mettre en réputation la madone de Saint-Celse, et aussi celle de Saint-Satire, de Saint-Simplicien et de Saint-Ambroise. Un pèlerin muni du bourdon et du saurechetto attirait l'attention d'un groupe qui, se, pressant autour de la table où l'orateur était monté, écoutait la merveilleuse histoire de Paolozzo de Rimini, qui vécut à Venise plusieurs carêmes sans rien prendre que de l'eau chaude. Les inquisiteurs le mirent en prison, et ne firent que confirmer la vérité du prodige. Plus loin un charlatan montrait un écriteau portant une foule de figures qu'il décorait de l'épithète d'humaines; il expliquait qu'elles représentaient les vingt-cinq mille personnes qui, le 25 mars passé, s'étaient rassemblées à Corrigisior dans le Crémonais, déchaussées et demi-nues, se fouettant jusqu'au sang et faisant des aumônes, sous la conduite d'une belle jeune fille qu'on regardait comme une sainte. Plus tard on découvrit qu'elle n'était inspirée que par le démon, et on la condamna au feu.