Qu'on s'imagine un bal: la foule y est immense; chacun, plein d'allégresse, ne pense qu'au plaisir, à la fête, au spectacle qu'il a sous les yeux. Qu'on s'imagine, au milieu de cette foule, un homme qui a creusé une mine sous le théâtre de la fête, qui, dans un moment, va y mettre le feu, et lancer en débris dans les airs la salle, les musiciens, les danseurs, les spectateurs, et on se fera une idée assez juste de ce qu'éprouvait Alpinolo au milieu de la multitude rassemblée sur la place dont nous avons parlé. Sous ces portiques, où se tiennent les libraires qui revendent d'occasion nos ouvrages, lorsqu'ils ont ennuyé ceux qui les avaient achetés neufs chez l'éditeur, ou qui les avaient reçus comme un hommage de l'amitié de l'auteur, Alpinolo se promenait d'un pas théâtral, mesurant de l'oeil et regardant jusqu'au fond de l'âme tous ceux qu'il rencontrait, comme pour dire: «Es-tu des miens ou de mes ennemis?» Malheureusement pour lui, il vint se jeter sur le passage, de ce Menelozzo Basabelletta, qui, s'il vous en souvient, pour avoir un jour plaisanté sur les visites de Luchino à Marguerite, avait reçu d'Alpinolo une si violente rebuffade. A cette vue, celui-ci sentit se réveiller dans son coeur tout le mépris qu'il avait alors éprouvé, avec quelque ressentiment de la honte dont il fut saisi un instant après, lorsque l'apparence sembla donner raison au mauvais plaisant. Il lui parut qu'un regard malicieux, qu'un sourire ironique de Basabelletta voulait lui dire: «N'avais-je pas raison alors?» Il l'accosta en répondant à haute voix au reproche qu'il croyait lire dans les yeux de Menelozzo. «Eh bien, lui dit-il, était-ce avec assez, d'injustice que vous essayiez de ternir la réputation de madame Marguerite?
--Il me semble que tu dois le savoir mieux que moi,» répondit l'autre avec une froide ironie.
Alpinolo réprima à grand'peine sa fureur. «Prends garde, s'écria-t-il, je te ferais rentrer ces insultes dans la gorge, si le moment n'était pas proche qui te désillera les yeux mieux que toutes mes paroles.
--Brave jeune homme! répliquait Basabelletta, il faut faire ton profit de la science du monde. Crois-moi, promets toujours des choses générales; autrement, si tu venais à préciser des détails, tu t'exposerais à rencontrer de nouveaux démentis et a été dupe de tes vanteries.
--Eh! non, répondait Alpinolo s'échauffant de plus en plus; ce ne sont point des mensonges; je ne crains point la dérision. Je te dis, en vérité, que les choses branlent au manche, et que nos maîtres ne le seront pas longtemps.»
Et Basabelletta: «Ils le seront plus que tu ne penses, parce que le diable aide les siens, et qu'il y en a trop qui, comme toi, chantent bien haut, mais ne valent pas à l'oeuvre la moitié de ce que montraient leurs paroles.»
On sent de quel coup ce langage frappa Alpinolo. Mais croyant, dans ses expressions, démêler un partisan de cette révolution idéale qu'il caressait il lui serra convulsivement la main, et, l'attirant vers un coin solitaire, il lui dit à voix basse et en regardant s'ils n'étaient point écoutés: «Ce qui est fait est fait. Mais, puisque tu es pour la bonne cause, apprends que les paroles prendront un corps; les espérances ne seront pas vaines cette fois. Quand tout le peuple est mécontent, quand le tyran est exécré, il suffit d'une étincelle pour allumer un effroyable incendie, et cette étincelle, crois-moi, il en est qui ballent la pierre pour la faire jaillir.
--Bah! répliquait Menelozzo, il faudrait que les nobles eussent moins de souplesse dans les reins, moins de servilité et plus d'amour du peuple. Sois-en sur, les hommes sont comme les années, ils ne mûrissent que sur la paille. Sur la paille des chaumières, on trouve encore des coeurs généreux; mais pendant que l'âme du manant se trempe aux rudes travaux de la glèbe et de l'atelier, les riches s'énervent dans les jeux et dans les tournois, dans les chasses, dans les bals, à tenir table et à faire gloire de leur bassesse à la cour. Nos ancêtres incitaient leur orgueil à soutenir le peuple dans la croyance de saint Ambroise, à défendre ses droits contre ceux qui voulaient l'abuser; mais le monde empire en vieillissant, et de cette génération sainte, il ne reste plus rien, Qu'est-ce que ton Pusterla, par exemple? A peine Luchino lui a-t-il jeté un os, une ambassade, il plie son âme à la servitude, il se fait doux comme miel et s'en va à Vérone sans une pensée ni pour lui-même, ni pour la patrie, ni pour quelque autre chose qui devait pourtant lui faire démanger plus vivement la peau.
--Halte-là! ne le crois pas, s'écria Alpinolo tout enflammé. Sache, au contraire, mais garde-le pour loi, sache que mon seigneur n'est point, à Vérone. S'il y a été, ce ne fut que pour nouer des intelligences avec Mastino. A l'heure qu'il est, il est ici, à Milan, ici, de sa personne. Cela te suffit-il? es-tu convaincu?
--Belles sornettes! disait en riant Menelozzo. Pauvre garçon! que tu es bon, et qu'on t'en fait avaler de cruelles! Quelque domestique t'aura donné à entendre cette fausse nouvelle. Quelqu'un aura chanté pour te faire chanter...