--Eh! ne sais-tu pas, parmi ces derniers, des hommes qui auraient assez de liaison avec les princes pour se mettre en rapport avec eux, ou les jeunes gens déterminés à se jeter à corps perdu dans l'entreprise comme toi et moi?

--Comment? poursuivait l'imprudent; les deux Aliprandi ne sont-ils pas fort bien avec eux? Où trouver des coeurs plus généreux que Besorro et que le seigneur de Castelletto?

--Des Milanais! s'écriait l'autre en secouant la tête. Noble race! pleine de coeur! mais, pour donner le signal du mouvement, pour vouloir avec résolution, elle est sans force, il faut recourir à ceux de la province.

--C'est pourquoi, ajoutait le page, nous avons avec nous Torniello de Novare. Ce matin, je l'ai vu parler avec...»

Il déroulait ainsi ce qu'il savait et ce qu'il imaginait, donnant pour des réalités ce qui n'était que les chimères de sa fantaisie. Puis, ravi d'avoir rencontré un nouvel apôtre, il embrassa Ramengo avec cordialité, et s'éloigna pour chercher d'autres prosélytes. Cependant Marengo se dirigea vers le palais, et bientôt après il y était reçu par Luchino, à qui il avait fait dire qu'il avait à lui communiquer des choses de la plus haute importance. Mais il est temps de faire mieux connaître à nos lecteurs ce qu'était ce misérable.

Ramengo avait pris le nom de Casale de la ville où il était né, dans le Montferrat, et d'où il avait été emporté, enfant au berceau, lorsqu'en 1299 ce pays s'était révolté contre Matteo Visconti pour se donner aux Pisans et à Giovanni, marquis de Montferrat. Son père, soldat de fortune, sans nulle richesse que son épée, était venu à Milan se mettre à la solde des Visconti. Lorsqu'il eut trouvé la mort sur le champ de bataille, Ramengo marcha dans la même voie que son père; c'était la seule qui put le conduire à la renommée et à l'opulence qu'il convoitait dans ses rêves ambitieux.

Les Pusterla, dont la puissance était grande dans le Montferrat, avaient pris sous leur protection le père de Ramengo et Ramengo lui-même; par eux, il avait acquis de l'influence et un commandement dans la milice, mais il était de ces âmes mal nées pour qui la reconnaissance est un insupportable fardeau, et les bienfaits des Pusterla avaient amassé dans son coeur une effroyable haine.

Cependant la guerre éclata entre les Guelfes et les Gobelins, lorsque le pape, ayant excommunié Matteo Visconti, leva une armée, pour soutenir son anathème. Matteo remit le pouvoir aux mains de son fils Galeas, qui pressa vivement les hostilités. Comme on craignait que l'ennemi ne franchit l'Adda pour pénétré dans Milan, on disposa des corps d'observation sur les rives de ce fleuve, et on fortifia les forteresses qui l'avoisinaient. Le père de Franciscolo Pusterla tenait le château de Brivio, un fort élevé à Olginale, et la citadelle du Lecco. Il désirait vivement que son fils commençât le noviciat des arme, il lui remit le commandement de cette dernière place, en lui donnant pour lieutenant Ramengo. Cela se passait en 1322.

Lecco n'était guère, à cette époque, qu'un amas de ruines. Victime d'une de ces vengeances de parti, alors si fréquentes, cette ville avait été punie, par une destruction totale, du crime d'avoir embrassé la cause des Torriani. Parmi les habitants de Lecco les plus dévoués à cette famille, on remarquait surtout Gualdo della Maddalena. Les malheurs de ces temps avaient éteint sa maison: il fut tué en combattant. Son fils unique, Giroldello, pris comme otage, avait réussi à s'échapper, et venait récemment de prendre service dans les troupes guelfes. Il ne restait à Lecco, de cette famille, qu'une soeur de Giroldello, la jeune Rosalia, qu'il avait toujours tendrement aimée, et qu'il aimait encore plus vivement depuis que le malheur le tenait éloigné d'elle, Rosalia avait crû en beauté, et son âme s'était éprise de ce violent besoin d'aimer que le malheur fait naître dans les coeurs délicats, et qui s'enflamment d'autant plus qu'il peut moins se satisfaite. Francisco Pusterla, très-jeune alors, avait connu la jeune fille, qui était du même âge que lui. Sa beauté (la beauté d'une vierge a tant de part aux sentiments qu'elle éveille!) avait augmenté la pitié du jeune homme pour les malheurs de Rosalia. Il la regardait comme la victime innocente des discordes civiles, martyre d'une faction dont sa famille avait fait partie, ennoblie par l'infortune; il aimait à se trouver avec elle, la traitait avec une vive amitié, et l'artifice délicat de sa bienfaisance pourvoyait aux besoins de la malheureuse orpheline. Ces soins furent si empressés et si ardents, que le grand nombre, qui ne croit point à une générosité gratuite, publiait les amours de Franciscolo et de Rosalia.