LA NOYÉE.

n matin, la sentinelle avancée de la forteresse de Lecco rapporta à Ramengo que la veille au soir un inconnu s'était approché de la citadelle, et avait lancé une flèche sur le balcon de Rosalia, qui l'avait ramassée.

Cette nouvelle enflamma la rage de Ramengo. Il fut persuadé que cet inconnu était Pusterla, qui continuait ainsi ses intrigues avec Rosalia. L'idée lui vint que cela pouvait l'aider à se défaire de ce jeune seigneur, et à causer une effroyable douleur à la maison des Pusterla par un assassinat que justifiaient suffisamment ses devoirs de gardien de la citadelle. Il ordonna donc aux soldats que, si pareille chose arrivait de nouveau, ils eussent à tirer sur le téméraire inconnu, à le tuer et à se taire.

Le soir du même jour, l'homme revint près de la forteresse. Rosalia, qui se tenait à son balcon, ne l'eut pas plutôt aperçu, qu'elle jeta de toutes ses forces une pierre qui vint tomber aux pieds de l'inconnu. Il la releva, et comme il prenait la route du bois pour s'en retourner, un trait d'arbalète l'étendit roide mort sur le sol. Les gardes coururent aussitôt sur lui et trouvèrent qui; ce n'était qu'un valet inconnu. Aucun signe, aucune devise n'indiquaient ce qu'il pouvait être. Ils revinrent avec la pierre à laquelle un billet était lié. Ramengo attendait dans ce cruel tourment qu'éprouvent les trompeurs lorsqu'ils se voient trompés. Lorsqu'on lui apprit la nouvelle et qu'on lui remit la lettre, sa bouche se contracta d'un sourire semblable au grincement d'un loup qui avise sa proie. Il congédia les soldats et ouvrit le billet. Il ne portait point d'adresse, mais il était de la main de Rosalia, et, les membres agités par un frémissement convulsif, il lui ces mois:

«Quelles douceurs depuis longtemps inconnues me fait éprouver ta lettre! Tu veux donc, par amour pour moi, t'exposer à de nouveaux périls? Te presser encore une fois sur mon coeur, était une consolation que j'osais à peine espérer; mais, s'il te voyait, il y va de la vie. Cependant après-demain il sortira à la nuit tombante pour visiter les postes sur le lac; dès qu'il sera parti, j'étendrai une blanche toile sur le balcon, et lu viendras à la poterne que tu connais, que de choses je te dirai! Le sais-tu? mon sein est fécond. Puisse te ressembler l'enfant qui naîtra! Adieu, adieu! Comme la joie me transporte à la seule pensée d'embrasser bientôt mon bien-aimé!»

Il fallut que Ramengo se fit violence pour continuer cette lecture jusqu'au bout. Il n'en pouvait plus douter, Rosalia le trahissait; il n'y avait de doutes qu'à l'égard de son complice. Ses vagues soupçons étaient désormais une certitude: il ne lui restait plis qu'un parti à prendre, celui de la vengeance.

La fureur lui conseilla un instant de se venger aussitôt sur l'infortunée. L'égorger, lui arracher le coeur, lui tirer des entrailles l'enfant à peine forme et le broyer sous ses pieds, étaient des pensées qui souriaient à son délire. Déjà il allait les réaliser, déjà il entrait chez Rosalia épouvantée, prêt à porter sur elle une main barbare, lorsqu'une réflexion subite lui cria que le châtiment serait trop doux pour un pareil outrage: puis il fallait que l'amant tombât aussi dans le même piège. Et il se repentait d'avoir déchiré le billet; il aurait pu l'envoyer au complice, l'attirer dans ses filets. Mais l'envoyer à qui? pensait-il, en quel endroit? S'ils n'avaient pas égorgé le vil instrument, j'aurais bien su, à force de tourments, en le torturant membre par membre, j'aurais bien su lui arracher le nom de l'infâme. J'ai trop précipité ma vengeance; mais maintenant, maintenant je l'ai méritée, elle sera longue, impitoyable; tremblez, scélérats!

Il roulait ainsi de sombres pensées devant Rosalia, qui s'efforçait en vain de comprendre le sinistre silence de son mari. Il le rompit enfin pour lui dire que le lendemain il sortirait à la tombée de la nuit. Il espérait que l'amant, n'ayant pas reçu de réponse, n'en viendrait pas moins au rendez-vous. Rosalia lui dit adieu avec cette tendresse persévérante qu'elle opposait à ses mauvais traitements. Les baisers de sa femme brûlaient Ramengo, comme la pierre infernale brûle une plaie vive; mais, voulant opposer ruse à ruse, tromperie à tromperie, il essaya de lui parler tendrement: ses paroles expirèrent dans sa bouche; de la presser sur son coeur, mais au moment même où il l'attirait vers lui, il ne put s'empêcher de la repousser par un brusque mouvement de haine; elle soupira et fondit en larmes. Quelque habituée qu'elle fût aux duretés de Ramengo, elle n'avait encore pu y endurcir son âme. Le lendemain Ramengo sauta dans une barque, prit le large; puis revenant vers la rive, il débarqua. Il se plaça dans un lieu d'où il pouvait voir la citadelle sans être, aperçu. Bientôt ses yeux sont frappés du voile blanc étendu sur le balcon. A cette vue, sa fureur se renouvelle et redouble; son coeur, gonflé de rage, semblait s'élancer de sa poitrine, et brisant autour de lui les branches d'arbre qui ombrageaient sa retraite, il blasphémait Dieu, les hommes, le ciel. La nuit s'épaissit, il s'approcha davantage, et s'appuya à deux arbres voisins entre lesquels il passait la tête, pareil à la hyène qui guette la gazelle, fixant ses regards tantôt sur la route, tantôt sur la poterne et le balcon.