Il vit bientôt apparaître Rosalia vêtue d'une blanche robe de lin. Ses yeux, se portèrent sur le penchant de la colline, et, à la lueur incertaine du crépuscule, cherchaient discerner quelqu'un d'attendu. Trompée dans son espoir, elle rentrait pour sortir encore. Elle s'asseyait, appuyant son bras sur les balustres du balcon, en inclinant son beau visage sur sa main; elle demeurait dans une inquiète mais douce attente. Quelquefois elle soupirait en levant les yeux vers les étoiles; d'autres fois elle chantait quelques romances sur un air lent et mélancolique, dont le son s'éteignait avec un doux murmure au milieu du pathétique silence de la nuit, se mêlant au lointain clapotement de l'onde qui venait baiser les rivages du lac.
Mais l'attente de Ramengo et de Rosalia fut trompée, Ramengo ne s'en tint pas là. Six fois il revint subir les tortures de cet horrible espoir de joindre son rival, la rage et l'assassinat dans la pensée, mais toujours en vain. Il eut le temps de distiller les poisons de sa vengeance, et pendant les atroces veilles de ces nuits la médita, la créa au gré de ses rêves, la poussa à ses derniers raffinements autant qu'il le fallait pour saturer son âme altérée de sang et de supplices. L'enfant qui se formait dans les entrailles de Rosalia devait venir à la vie pour pouvoir la perdre; il fallut le laisser naître: pour lui faire subir sa part du châtiment, et augmenter pour la mère les douleurs de la peine, d'autant plus cruelles qu'elle les prévoyait moins. Cependant il dissimula: il revint avec Rosalia aux douceurs des premiers jours de leur mariage, redoublant même de courtoisie pour cacher la trahison qu'il méditait. Toutefois, au milieu du ces caresses, il arrêtait sur elle un oeil si glacé, d'une limpidité tellement sinistre, que Rosalia, épouvantée, lui jetait les bras autour du cou, et lui demandai: «Qu'as-tu, Ramengo? Pourquoi me regardes-tu ainsi?» Il ne répondait rien; mais, en recevant ses baisers, sa femme était prise d'un frisson involontaire. Elle le voyait, d'une main convulsive, porter la main sur son poignard, et, comme contraint par une force irrésistible, la repousser loin, de lui et sortir pour calmer son indocile rage. Rosalia comprenait qu'une grave tempête s'agitait dans l'âme de son mari. Elle souffrait, se taisait, et n'était pas plus avare de ses caresses. Elle puisait des consolations dans ces joies secrètes de la femme qui sent vivre en elle-même autre être, uni à elle et cependant différent, vivant de la même vie, ému par des sentiments communs, aimé comme soi-même, aimable comme autrui. Elle était saisie d'une vive allégresse en voyant approcher l'heure où elle donnerait le jour à un enfant, gage de leur amour, et qui l'accroîtrait encore par les soins que ses parents lui donneraient de concert, par ses charmes enfantins, par les espérances qui dansent autour du berceau du premier né.
Bientôt elle mit au monde un fils A peine avait-elle, dans un premier baiser, oublié les douleurs de l'enfantement: «Qu'on porte, dit-elle, cet enfant à son père.»
On lui porta en effet cette créature, si frêle que, sous l'impression de l'air et des objets extérieurs, elle vagissait et agitait ses petits membres; spectacle touchant pour tous, d'ineffable joie pour un père. Mais les yeux de Ramengo s'enflammèrent d'une plus sombre fureur, un rire sinistre contracta ses lèvres. Il prit l'enfant sur un bras, et de l'autre, tirant son poignard, il le dirigea contre la faible créature. La femme à qui l'enfant avait été confié, se précipita au devant du coup qui le menaçait; mais elle ne put faire que le tranchant de l'arme n'entamât sa poitrine et n'y laissât l'empreinte d'une main criminelle-. A la vue du sang qui s'échappait, et aux cris de douleur poussés par le fils de Rosalia, l'assassin jeta son poignard en maudissant, et s'enfuit en proférant mille blasphèmes.
Quel coup cette nouvelle porta à la tendre Rosalia! Au sein de la lièvre de l'enfantement, et dans cet état où toute émotion peut devenir mortelle, elle fut près de succomber; mais la blessure de l'enfant était légère et se guérit facilement; des mercenaires lui prodiguèrent ces soins que son mari lui refusait; puis, celui-ci revint à la douceur et au repentir. Ce repentir n'était point excité par son crime; il se reprochait seulement d'avoir laissé échapper son secret dans le transport d'une imprudente fureur. Il rejeta sur des soucis violents, des chagrins profonds et concentrés, l'excès subit de sa furie et de son égarement; et, devenant assidu auprès du lit de sa femme, il eut pour elle des paroles d'affection.
Cette tendresse fut pour elle le meilleur remède et le réparateur le plus puissant; elle tendit sa main pâle et tremblante à son époux, qui la pressa entre les siennes; elle lui montrait leur fils suspendu à son sein: «Et vois, lui disait-elle, vois comme il est beau; tu l'aimeras. Quel visage d'albâtre! Quelle douce respiration! Regarde: il ouvre les yeux; ce sont les tiens; comme il te ressemble! prends-le entre tes bras, et lui donne un baiser.» Et elle le lui présentait. Malgré ses agitations intérieures, Ramengo le prit, le regarda fixement, approcha ses lèvres du visage, de l'enfant, et l'embrassa ou en fit le semblant. Sa mère lui prodiguait une furie de baisers; plongée dans une extase d'amour, de béatitude, jouissant du bonheur d'être épouse et mère, aimée et aimant, elle ne pouvait se rassasier de contempler et de caresser son fils; elle l'enveloppait de ses langes, le mettait tout nu, le couvrait d'ornements avec une coquetterie toute maternelle, folâtrait avec lui, heureuse d'épancher sur ce fruit de son sein cette plénitude de tendresse qu'elle n'avait pu verser dans le coeur de son mari.
Mais ces scènes étaient chaque jour une torture nouvelle pour Ramengo, et chaque jour grandissaient dans son âme ses sinistres projets de vengeance.
Rosalia était guérie depuis peu de temps. C'était le soir d'un beau jour de mai: le temps était magnifique, le ciel paisible, et la naissante chaleur prêtait un grand charme au souffle de la brise nocturne. Ramengo dit à sa femme: «Vois quelle belle soirée! si nous sortions un peu aux environs de la citadelle, il me semble que ta santé s'en trouverait mieux?