En deux sauts, il fut à un petit môle où on gardait sous clef deux petites barques pour le service de la forteresse, les seules qu'on eût laissées sur toute la rivière. Il mit les rames à l'eau, et prit Rosalia, qui s'assit à la poupe avec son enfant, pendant que Ramengo frappait l'eau de ses rames. Ils côtoyèrent ainsi le rivage sur lequel est situé le bourg de Lecco. Ils passèrent sous le pont qu'Azone avait fait élever il y avait peu d'années, et, poursuivant leur route du côté de Pescale et de Pescanerico, ils arrivèrent à un endroit où l'eau s'étend sur un vaste bassin. Cependant le jour avait disparu; les cimes environnantes se dessinaient nettes et sombres sur l'azur obscure d'un ciel sans nuages, et, du milieu du lac où ils naviguaient, à peine pouvaient-ils apercevoir les rives; mais, des ouvertures des rares chaumières, ils voyaient s'exhaler la fumé du feu auquel les pauvres gens faisaient cuire le maigre souper que leur imposait l'interruption de la pêche. Tout respirait la paix autour de Rosalia et au dedans de son coeur. Inondée d'un pur ravissement, elle essuyait de ses lèvres la sueur qui couvrait le front de son enfant endormi. Tout à coup, Ramengo, d'un pied terrible, frappe le fond de la barque, l'ébranle, de manière à l'entr'ouvrir, à faire bondir la mère et à réveiller l'enfant en sursaut; puis il s'écrie; «Infâme! qui m'as trahi! Tu as cru me cacher les criminelles! tu t'es trompée: je sais tout. L'heure du châtiment est venue. Scélérate! tu vas mourir!»
Épouvantée, les yeux et la bouche ouverts par la terreur, pâle, et d'une main serrant son enfant contre son sein, tandis qu'elle étend l'autre vers son bourreau par un mouvement d'instinctive défense. La malheureuse voulait répondre, interroger, supplier; mais le lâche Ramengo ne lui en laissa pas le temps; et, jetant les rames dans le lac, il s'élança lui-même à la nage, Rosalia poussa un cri, le cri du désespoir, et se couvrit les yeux en voyant son mari se précipiter hors de la barque: mais bientôt, à la faible lueur un crépuscule, elle put le voir nager et gagner le rivage.
Délivrée de la crainte qui l'avait saisie pour les jours de Ramengo, elle retomba dans un étonnement stupide, et qui lui faisait croire qu'elle était en proie à un songe affreux. Dès qu'elle revint un peu à elle-même, l'horreur de sa situation se présenta tout entière à sa pensée: seule, sur un lac gonflé par la fonte des neiges, dans une faible barque, et sans rames pour la faire marcher; seule, avec un enfant dont la vie lui était plus chère que sa propre vie! Elle éclata en cris d'angoisses, et la pluie de ses larmes retomba sur le visage de la petite créature ignorant son malheur. Ses pleurs, en se frayant un passage, tirèrent un peu Rosalia de sa léthargique douleur. Dans sa criminelle vengeance, Ramengo avait disjoint les planches du bateau, et l'eau pénétrait lentement par les fissures qui s'étaient ouvertes. L'infortunée fixa les regards sur le fond de la barque et parut se consoler: «Une heure, se dit-elle, deux heures au plus, et l'eau remplira cette nacelle; elle s'abîmera, je m'abîmerai avec elle... et je serai délivrée de cet enfer.--Mais mon enfant?»
A cette pensée, elle frissonna. Alors, aussi prompte à chercher des moyens de salut qu'elle avait d'abord été ardente dans son désespoir à désirer la mort, elle arrache avec furie de sa tête, de sa poitrine, les voiles qui les couvrent, et elle s'en sert pour étouper les fissures. Attentive, elle tend ses regards, elle prête l'oreille pour s'assurer si l'eau ne suinte pas encore par quelque passage. Lorsqu'il lui parut qu'elle ne pouvait plus pénétrer, elle se consola, reprit son enfant dans ses bras, et s'assit, regardant tout à tour son fils, le rivage et le ciel. L'enfant était endormi, la rive lointaine demeurait silencieuse comme l'égoïste devant les misères de ses frères; le ciel était limpide et beau, comme il est toujours à la fin de mai dans ces riantes contrées de la riante Lombardie. Le croissant pointait alors derrière les monts de l'Albenza, dont les cimes se dessinaient dans le profond azur, au milieu de mille scintillantes étoiles.
Combien de soirées aussi belles que celle-là Rosalia avait passées dans l'aimable et joyeuse société de ses compagnes, près de ses parents, insouciante jeune fille, pleine de joies paisibles et de rêves heureux! Et, depuis son mariage, combien de fois, à cette heure, elle s'était arrêtée, sur la plate-forme de la citadelle, à écouter les mélodies mélancoliques du rossignol, à embrasser de ses regards la rive du fleuve ou le versant de la colline pour y découvrir le retour de son époux! Et maintenant!... la pensée de son mari lui rappelait les plus minutieux souvenirs du passé: gestes, paroles, actions, qu'elle avait voulu ne pas voir on interpréter dans un sens favorable, et qui aujourd'hui lui révélaient toute une misérable trame de haine continue, de vengeance méditée; elle, était condamnée pour un crime dont elle ne se reconnaissait pas coupable, dont elle aurait pu se justifier par un seul mot; condamnée à souffrir une nuit entière, sur cette onde déserte, le désespoir et la peur!» Personne ne viendra donc me secourir? personne! A cette heure, Ramengo est rentré dans la citadelle; il revoit les lieux qui sont pleins du souvenir de nos premiers jours de bonheur. Personne n'accourt à sa rencontre pour fêter son retour. Il revoit la couche nuptiale, il revoit le berceau, le berceau vide; il va se rappeler sa femme, son enfant qui n'est point coupable; il va se repentir de nous avoir infligé cette torture, et nous allons le voir accourir pour nous sauver. Oh! comme je saurai dissiper ses soupçons! comme, avec un redoublement d'amour, je saurai calmer sa haine! Mon Ramengo m'aimera encore, il m'embrassera encore, il embrassera son fils. Le voici: une lumière s'avance vers nous, ce ne peut être que sa barque.»
La lumière s'avançait lente, égale, mais pâle et bleuâtre; elle toucha la barque de Rosalia.... C'était un feu follet, qui, poursuivant sa route, s'évanouit. Quand il s'approchait, Rosalia avait poussé le cri désespéré du naufragé qui implore du secours, les battements de son coeur avaient mesuré l'éloignement de la flamme et sa marche lente; lorsque cette espérance lui échappa encore, elle fondit en pleurs.
Elle plaça son enfant sur le banc de la proue; elle s'agenouilla, et commença avec ses mains à imiter le mouvement des rames pour essayer de s'approcher du rivage. Elle parvenait ainsi à faire mouvoir la nacelle, mais elle ne lui donnait qu'un mouvement de rotation sur elle-même, sans le faire avancer d'un pas vers le bord; enfin, fatiguée, épuisée, désespérée et malheureuse revint s'asseoir, reprendre son enfant sur ses genoux, et se couvrant les yeux avec les mains, elle recommença à pleurer, à rêver encore. Aux approches du matin, une brise aiguë et roide; engourdissait ses membres et lui faisait claquer les dents. D'épais nuages s'étaient condensés autour des crêtes de la Grigna et du Leguone, et, chassés çà et là par les vents, ils s'avançaient comme des troupes ennemies, et répandaient des ténèbres sur tout le ciel; les éclairs se succédaient rapidement, le tonnerre roulait sourdement dans l'espace; la pluie commença à tomber avec une fureur inouïe, et bientôt une redoutable tempête s'abattit sur le lac. Rosalia se tourna du côté de Lecco, dont chaque instant l'éloignait davantage; en vain ses yeux, à la sinistre lueur des éclairs, s'efforçaient d'apercevoir quelque secours: elle n'en vit point paraître, et n'en espéra plus. Alors se présenta à son esprit consterné la possibilité, puis la certitude d'un malheur plus grand qu'elle ne l'avait imaginé. L'aube, son espérance, commença à ne plus lui paraître la fin, mais un accroissement de ses maux.
L'eau tombait comme si des mains prodigues l'eussent épanchée des réservoirs du ciel. Où se réfugier? comment, parer à ce nouveau malheur? La barque n'avait ni pavillon ni tente; déjà les roulements du tonnerre et les éclats de la foudre avaient réveillé l'enfant, et les bras maternels ne suffisaient pas à le protéger; elle se fit d'abord un abri avec sa robe, qu'elle releva sur sa tête, et dont elle couvrit aussi son nourrisson; mais la pluie incessante eut bientôt pénétré les habits qui dégouttaient. Alors elle se frappait la poitrine et la tête, et s'arrachait les cheveux; privée de sentiment, elle ne voyait plus rien; elle coucha son fils sur une partie de la barque qui, plus élevée, restait plus à sec; puis, s'appuyant sur les genoux et sur les mains, elle lui fit un toit de son propre corps, et, dans une si fatigante attitude, elle lui tendit le sein, à la manière dont les bêles sauvages allaitent leurs petits.