Pendant seize ans, l'abbé de L'Épée prodigua à tous les sourds-muets qui se présentèrent à lui les soins les plus touchants; il n'était pas seulement leur instituteur, il était leur père et leur ami; il partageait avec eux tout ce qu'il possédait, et il n'avait que le strict nécessaire. Cette admirable conduite fut connue enfin, malgré la modestie de l'abbé de L'Épée. Ses amis le décidèrent à publier sa méthode et il ouvrir des cours publics. Son livre de l'institution des Sourds-Muets par la voie des signes méthodiques parut en 1776, et fut accueilli avec enthousiasme dans toute l'Europe.

L'abbé, de L'Epée occupait alors un appartement rue des Moulins, n° 14. Un jour, il se préparait à dire la messe à Saint-Roch, lorsqu'un inconnu demande à remplacer l'enfant qui la servait ordinairement. Après la messe, l'étranger suivit l'abbé à son école; après la leçon, le visiteur présenta un petit paquet à l'abbé de L'Epée, elle pria de l'accepter comme un souvenir de l'admiration qu'il lui avait inspirée. C'était une magnifique tabatière enrichie de pierreries et ornée du portrait de l'empereur d'Allemagne Joseph II; l'inconnu était l'empereur lui-même. Louis XVI et Marie-Antoinette visitèrent plusieurs fois les écoles de l'abbé de L'Epée et le comblèrent de bienfaits. Les souverains étrangers envoyèrent près de lui des hommes instruits pour étudier sa méthode et la propager dans leurs États.

L'abbé de L'Épée avait atteint l'apogée de sa gloire en 1789; il avait formé des disciples dignes de continuer son oeuvre; il ne lui restait plus rien à faire sur la terre: sa tâche avait été dignement remplie. Le 25 décembre, il quitta donc cette vie et remonta au sein de Dieu. Il était âgé de soixante-dix-huit ans. Un foule immense le suivit jusqu'à la chapelle Saint-Nicolas, où son corps fut placé. L'Assemblée nationale envoya une députation à son convoi. Dix-huit mois après, le 21 juillet 1791, l'Assemblée constituante décréta que l'abbé de L'Épée serait mis au nombre des hommes qui ont bien mérité de l'humanité. La postérité, qui déchire si souvent ces brevets d'immortalité donnés par les contemporains, a ratifié celui-ci. L'abbé de L'Épée est un des saints du calendrier des peuples.

La statue inaugurée à Versailles est l'oeuvre de M. Michaud, oeuvre gratuite. Cet artiste a offert son talent à la commission chargée d'ériger monument à l'abbé de L'Epée, en refusant toute indemnité. Ce monument se compose d'un piédestal simple, formé par deux rangs de degrés en marbre ciselé de Soignies (Hainaut belge); le dé et le socle sont formés de deux morceaux bouchardés du même marbre, ornés seulement d'arêtes ciselées. Sur la face nord est cette inscription:

L'ABBÉ DE L'ÉPÉE,
PREMIER INSTITUTEUR DES SOURDS-MUETS.
NÉ À VERSAILLES,
LE XXIV NOV. MDCCXII.

Le piédestal est assis sur une plate-forme encastrée dans un parpaing de granite de Cherbourg, qui sert d'appui à une grille d'entourage en fer fondu. La statue a 2m 50 de hauteur; le piédestal, 2m 71. L'abbé de L'Epée est représenté debout; il vient de découvrir le langage des gestes intelligents. Ses yeux, dirigés vers le ciel, semblent remercier Dieu de l'inspiration qu'il vient de recevoir; son geste exprime ce nom: Dieu!

La cérémonie de l'inauguration a eu lieu à une heure. Elle n'a été digne ni de l'abbé de L'Épée ni de Versailles. Cette ville, si habituée aux fêtes royales, eût pu mieux faire pour un de ses grands hommes. Ce n'était pas une barrière de corde et de grossiers morceaux de bois qu'il fallait opposer à la foule; ce n'étaient pas quelque gardes nationaux trop largement espacés, quelques gendarmes; c'était le clergé tout entier avec l'évêque en tête, c'étaient les autorités militaires escortées de nombreux détachements de tous les corps de la garnison, c'étaient les administrations, les membres du parquet, les professeurs du collège; c'était enfin tout ce que Versailles renferme d'hommes éclairés, qui eussent dû former cercle autour de la statue de l'homme illustre, afin de faire voir au peuple qu'on sait, en France, honorer la vertu.

Le préfet, le maire, le conseil municipal, un assez grand nombre de sourds-muets, quelques membres de la commission, le sous-intendant militaire et deux officiers, venus par curiosité, occupaient seuls l'enceinte réservée; en dehors, la foule était nombreuse. A une heure, quelques coups de canon, partis de l'Hôtel-de-Ville, annoncèrent le commencement de la cérémonie. La toile qui couvrait la statue fut enlevée, et l'image de l'homme de bien fut saluée avec enthousiasme par la foule.

M. le préfet de Seine-et-Oise prononça alors un discours, comme président de la commission des souscripteurs, pour offrir à la ville la statue de l'abbé de L'Epée. M. le maire lut un discours pour accepter, au nom de la ville, l'offre des souscripteurs et pour les remercier. Les deux orateurs firent preuve d'une sorte de mérite, qui fut vivement senti sous des rayons solaires qu'on pouvait estimer à 40 degrés; ils furent très-courts: à défaut d'intérêt, c'est beaucoup. Un membre de la commission lut ensuite une notice biographique sur l'abbé de L'Epée, qui fut applaudie.

Le doyen des professeurs de l'Institut royal de Paris, M. Ferdinand Berthier, dont le Mémoire sur les Sourds-Muets avant et depuis l'abbé de L'Épée a été couronné il y a trois ans par la Société des Sciences morales de Versailles, prononça ensuite un discours mimique sur la solennité du jour. Il s'adressait à ses frères d'infortune, aux sourds-muets, qui entouraient la statue de leur père. Il y avait vraiment quelque chose de sublime, de touchant, dans ces gestes si animés, si expressifs, si bien compris par les sourds-muets. Les yeux de ces infortunés, comme ceux de leur maître, resplendissaient d'intelligence. On y lisait facilement ce qui se passait dans leur âme: ils suivaient avec une admirable attention la mimique de M. Ferdinand Berthier; leurs traits mobiles exprimaient tour à tour la joie, la douleur, l'enthousiasme: on leur parlait de leur père, de celui qui leur avait donné plus que la vie, de celui qui avait ouvert leur coeur aux nobles sentiments et leur esprit à la science.