Ce discours, généralement senti, sinon parfaitement compris, a causé une émotion profonde dans toute l'assemblée. M. Ferdinand Berthier a eu, après l'abbé de L'Epée, tous les honneurs de la journée.

On s'est beaucoup occupé du triste événement qui a jeté la désolation dans la famille d'un poète célèbre, M. Victor Hugo. Le récit de cette catastrophe est douloureux et fatal: une jeune femme et son jeune époux, tous deux distingués par l'esprit et le coeur, tous deux pleins de bonheur et de tendresse, meurent et disparaissent dans les flots en un instant, ensemble, par un trépas rapide, sans qu'aucune main secourable ait eu le temps de les disputer à la mort; un parent d'un âge plus mûr, compagnon de cette funeste journée, et un jeune enfant, sont engloutis avec eux.

Sans doute, devant de tels malheurs, toutes les douleurs sont égales. La pauvre mère obscure, ignorée, qui perd sa fille, son amour, son avenir, pleure des larmes aussi désolées que les larmes versées par une mère riche et illustre sur la tombe de son enfant: souvent même les regrets sont d'autant plus profonds et immenses, que la condition de l'enfant qui meurt et de la mère qui survit est plus cachée et plus humble. «C'était tout mon bien!» dirait une simple femme du peuple en embrassant avec désespoir le cadavre glacé de sa fille.

Il faut reconnaître cependant que l'éclat du nom et la hauteur de la situation ajoutent quelque chose de particulièrement sinistre à ces funèbres aventures. Les pauvres et les obscurs semblent faits pour souffrir et pour porter leur peine; comme ils n'ont guère à prendre dans le bonheur d'ici-bas, quand le mal leur arrive, on ne s'en étonne que médiocrement: on dirait que cela leur est dû et vient de soi-même. Mais quand ils frappent les heureux de ce monde, ceux du moins qui semblent heureux parce qu'ils ont la richesse, le bruit, la renommée, ces coups inattendus ont un cruel retentissement, car c'est l'effet de ces rares fortunes de faire croire au bonheur inaltérable, jusqu'au moment où quelque catastrophe subite et sans remède vient prouver que nul n'est assuré d'échapper aux communes douleurs.

Le déplorable évènement s'est accompli sur la Seine, de Villequier à Caudebec. Un canot gréé de deux voiles auriques ayant été aperçu, vers midi trois quarts, par le capitaine d'un bâtiment à vapeur; une demi-heure à peine s'était écoulée, quand le bruit se répandit au rivage que le canot avait chaviré; on se porta en toute hâte du côté où le désastre était signalé. Peut-être sauvera-t-on ces malheureux? Mais il était trop tard: la mort, quand elle s'y met, n'est pas patiente et n'attend guère; or, la mort avait déjà pris ses victimes et ne rendit que quatre corps sans vie; on reconnut dans ces infortunés M. Vacquerie et son jeune fils, puis M. Charles Vacquerie et sa femme, madame Charles Vacquerie, fille de M. Victor Hugo.

Ils s'étaient confiés à cette onde homicide, tout pleins de sourires et de gaieté; le ciel était beau, le soleil jouait dans l'azur, la brise caressait le flot mollement, et les deux jeunes époux s'aimaient de toute la vivacité d'une union nouvelle.

Quelle joie! Comme il sera doux de glisser sur la surface de ce fleuve ami, et de réjouir sa vue des beautés de sa rive! Allons! que la voile se déploie! que le vent l'effleure de son souffle chargé des parfums de l'air et de la fraîcheur des eaux! Bons, beaux, aimants, aimés, laissez aller, ô heureux jeunes gens! laissez aller votre tendresse et votre bonheur au courant de ce flot si limpide. Que craindriez-vous? Est-ce qu'il y a des tempêtes pour tant de jeunesse et d'avenir? Et puis, au retour, vous conterez votre voyage, et la jeune femme parlera en riant de sa grande navigation; et ceux qui écouteront son naïf et gracieux récit souriront à leur tour, disant que Christophe Colomb et Vasco de Gama n'ont jamais rien fait de comparable.... Un coup de vent a changé toute cette joie en douleur, et fini le conte joyeux en tragédie.

Madame Charles Vacquerie était l'aînée des enfants de M. Victor Hugo; elle s'était mariée, depuis quelques mois seulement, à M. Vacquerie, jeune homme très-riche, qui avait cherché dans mademoiselle Hugo, non pas un accroissement de fortune,--les poètes n'ont pas de grosses dots à donner,--mais d'autres trésors plus précieux, l'élégance de l'esprit, la bonté du coeur et la grâce du corps que mademoiselle Hugo possédait.

Un raconte qu'un peu avant sa mort funeste, la pauvre jeune femme écrivait à peu près ceci à quelqu'un de Paris: «Ma chère amie, je suis ici depuis un mois, mais si heureuse et si doucement entourée de tout ce qui fait le bonheur, que de temps en temps je me surprends à avoir peur de mon bonheur même; il me semble que cela est trop doux pour durer longtemps; puis cependant je me rassure en songeant qu'à cette joie si grande il manque quelque chose: je n'ai pas ma bonne mère près de moi.»