M. Victor Hugo a dit, en jetant un regard mélancolique sur les trépas prématurés:
Ah! combien j'en ai vu mourir de jeunes filles.'
Le poète ne savait pas qu'il ajouterait un jour à la liste douloureuse le nom de sa propre fille, morte à la fleur de l'âge.
Le même jour, on lisait dans les journaux que le jeune comte de Maltzan, âgé de dix-neuf ans, fils d'un ministre du roi de Prusse, s'était noyé en se baignant dans la Sprée, tandis que mademoiselle de Lasalle, fille unique d'un officier d'ordonnance de Sa Majesté Louis-Philippe, venue à Pau pour assister aux fêtes de l'inauguration de la statue d'Henri IV, mourait en quelques heures, d'une fièvre rapide. Et que serait-ce donc si les journaux tenaient compte, un à un, de tous les trépas que chaque jour amène? Ils ne citent que les morts de bonne maison, ils n'inscrivent que les tombes qui peuvent exciter la curiosité et attirer les regards des passants; mais les autres arrivent par centaines, par milliers!
On meurt de toutes parts, en haut et en bas, à toute heure, à toute minute, à toute seconde. Il y a toujours, à côté de vous ou près de vous, quelqu'un qui meurt ou qui va mourir; et ceux qui vivent, c'est-à-dire nous tous qui avons encore le pied ferme et le teint frais, nous ne sommes, après tout, comme l'a dit Pope, que des convalescents: la mort est, en effet, une maladie que les plus dispos portent avec eux sans qu'ils y songent; cette maladie les prendra au collet aujourd'hui, demain peut-être, et, à coup sûr, après demain.
Je connais de très-honnêtes gens qui ne veulent pas y croire, et, entre autres, Hilaire-Charles-Auguste Bonaventure, mon ami intime; Bonaventure a trente-six ans: c'est un gros garçon insouciant, réjoui, annonçant la santé par tout son corps et la gaieté par tous ses yeux; sur ses épaules, sur sa poitrine, sur son allure robuste et résolue, le notaire le plus nécrophile délivrerait sans objection un certificat de vie éternelle.
Ou ne dira pas que Bonaventure ne fait pas honneur à sa personne et qu'il ne se témoigne pas une entière confiance à lui-même; il est tellement convaincu au contraire de sa force et de sa santé, qu'il n'imagine pas que les autres soient faits autrement que lui. S'il rencontre un pauvre diable alité: «Allons donc! s'écrie-t-il, le gaillard plaisante! ça veut se rendre intéressant! ça s'en fait accroire!» Un jour, nous descendions ensemble, bras dessus bras dessous, la rue du Faubourg-Montmartre; un convoi funèbre, qui s'acheminait au cimetière, vint à passer: Qu'est-ce que cela? me demanda mon Bonaventure?--Eh! parbleu! lui dis-je, c'est un chrétien qu'on mène en terre.--Laisse donc, reprit Bonaventure, tu veux rire; est-ce qu'on meurt? est-ce qu'il y a des morts?» Un autre jour, passant devant un magasin d'un aspect sombre,--c'était un magasin de deuil:--«A quoi cela sert-il?» dit mon homme d'un air jovial.
Bonaventure aurait pu m'adresser la même question, à chaque coin de rue; le magasin de deuil se multiplie, en effet, avec prodigalité par toute la ville; il n'y a que les chapeliers, les cafés, les restaurateurs, les marchands de papier peint et les pâtissiers qui pullulent autant que lu. Ceci contredit singulièrement l'opinion de mon ami Bonaventure, qu'il n'y a pas de morts et qu'on ne meurt pas; ou bien, à l'entendre, si la chose arrive, ce n'est que par hasard et pour les maladroits.
Rendons toutefois justice au magasin de deuil: s'il encombre la ville de plus en plus, s'il étale aux regards ses voiles funèbres et ses étoffes mortuaires, il fait du moins de son mieux pour adoucir le fond lugubre de ses fonctions: le magasin de deuil est élégant, coquet, paré; quelques-uns sont magnifiques; il est impossible de vous offrir d'une manière plus recherchée et plus galante les moyens de porter le vêtement de votre douleur et d'habiller votre désespoir.
Le comptoir ordinairement est occupé par des jeunes filles qui dissimulent, par toutes sortes de sourires et de prévenances, la tristesse de l'emploi: «Est-ce un grand deuil? est-ce un demi-deuil que madame désire? Ah! bon, madame a eu le malheur de perdre son mari: très-bien! j'ai justement là ce qu'il lui faut: une étoffe charmante qui lui ira à ravir; je conseillerais à madame de prendre cette nuance, cela fait bien, cela est bien porté!»