Les marchands de deuil sont comme les médecins, comme les employés aux pompes funèbres, comme le bourreau; ils s'oublient eux-mêmes et vivent agréablement et le sourire sur les lèvres au milieu des plus grandes tristesses de ce bas monde. Ce que c'est que l'habitude!
Avouons cependant qu'il y a de singulières industries. Supposez que le docteur Dumont, et cela pourrait bien arriver avec un alchimiste de sa force, découvre enfin l'élixir de longue vie; voilà tous les marchands de deuil ruinés du coup!
Le marchand de deuil se trouve ainsi placé dans une situation bizarre: comme homme et comme partie intéressée, il désire naturellement que l'humanité se porte bien et vive le plus longtemps possible; mais comme marchand, il est obligé de faire des voeux pour la fièvre, la pleurésie, l'apoplexie et les morts subites.--Le jour où on livre une grande et sanglante bataille, le marchand de deuil est à la hausse et se frotte les mains.--«Les affaires vont mal,» s'écrie en causant avec sa femme, dans son arrière-boutique, un marchand de deuil qui n'a pas eu de morts depuis huit jours parmi ses clients.--Annonce-t-on une peste: «Ça va bien.» dit-il.
N'avais-je pas raison de dire: Quel singulier commerce!
Sortons de cette nécropole et parlons un peu des vivants.
Le château d'Eu est silencieux maintenant, et le flot, en se refermant derrière le yacht qui reconduisait dans son île S. M. britannique, a effacé jusqu'à la dernière trace de l'événement et de l'entrevue. Shakspeare a dit: «Beaucoup de bruit pour rien!» Un fait qui excitera sans contredit plus de sensation au faubourg Saint-Antoine, au Marais et au boulevard du Temple, que le débarquement de S. M. la reine Victoria au Tréport, c'est la nomination de M. Marty aux fonctions de maire de Charenton. Je n'ai pas besoin de rappeler ce que c'est que M. Marty; qui a oublié M. Marty? Son nom vit dans la mémoire de tous les coeurs sensibles; son souvenir est présent à tous les amis du malheur et de la vertu; pendant trente-cinq ans, M. Marty a rempli dans les mélodrames du théâtre de la Gaieté l'emploi d'honnête homme, et il faut dire que ce n'était pas une comédie qu'il jouait: M. Marty était naturellement, et il est encore le meilleur homme du monde.
M. Guilbert de Pixérécourt, l'Alexandre Dumas de ce temps-là, brillait alors de tout l'éclat de son succès; on ne frémissait, on ne pleurait que par M. de Pixérécourt: Tèkéli, la Citerne, les Ruines de Babylone, le Chien de Montargis, et tant d'autres chefs-d'oeuvre de la même trempe, faisaient l'admiration universelle. M. Marty ne manquait pas d'y remplir son rôle; il n'y avait de fête complète et de succès solide qu'autant que M. Marty s'en était mêlé.
Une fois cependant, Guibert de Pixérécourt le pressa si fort qu'il se décida à jouer le personnage du traître. Le parterre était stupéfait et disait: «Est-il possible? Est-ce bien lui?» M. Marty lui-même semblait embarrassé de sa scélératesse de hasard; on voyait qu'il n'était pas fait pour cela; il n'en dormit pas de la nuit, et ne voulut plus recommencer le lendemain.--Quand il reparut avec son auréole d'homme vertueux, ce fut un tonnerre d'applaudissements; on lui jeta des couronnes comme à un saint que le démon aurait voulu tenter et qui aurait envoyé promener le tentateur.
Depuis ce moment. M. Marty ne dévia plus du chemin de la vertu et du malheur. Que de fois il fut persécuté! que de fois exilé! que de fois dépouillé par le crime de ses honneurs et de ses biens: que de fois injustement condamné! que de fois chargé de fers! que de fois sur le point délivrer sa vénérable tête à la hache! Mais que lui importait! M. Marty supportait l'erreur, la méchanceté et l'injustice des hommes avec une résolution inaltérable; il ne cessait pas de dormir un seul instant du sommeil du juste, tandis que le traître, qui lui jouait tous ces méchants tours, n'avait, pour tout repos, qu'un oreiller rembourré d'épines.
Qui ne se rappelle l'accent plein de résignation avec lequel M. Marty s'écriait quelque part: «Persécuté par mes concitoyens, victime d'un arrêt injuste, je me retirai à Lauzanne, où j'exerçai, pendant vingt-cinq ans, le métier honnête, mais peu lucratif, de tisserand.»