Le chasseur parisien est dans une surexcitation nerveuse, dont le remède ne peut se trouver qu'en rase campagne. Si vous le reteniez à la ville, une fièvre cérébrale s'emparerait de lui, sa tête éclaterait comme un melon trop mûr. Napoléon dormit la veille d'Austerlitz, les Russes et les Autrichiens le préoccupèrent bien moins que les perdreaux et les lièvres ne préoccupent nos fashionables et nos épiciers. Heureux ceux qui, semblables à Napoléon le Grand, ont pu dormir! Ils ont rêvé nuées de perdreaux, fleuves de lièvres et de lapins courant entre leurs jambes, coups doubles, triples, quadruples, carnassières pleines, montagnes de gibier mort. Qu'en feront-ils? direz-vous; belle question, ma foi! le fashionable enverra des voitures chargées de bourriches aux nombreuses belles dames qu'il courtise; l'épicier, essentiellement exact et calculateur, vendra tout: il a déjà conclu son traité avec le marchand de volailles voisin; et si, ce jour-là, il pousse la grandeur d'âme jusqu'à régaler sa tendre épouse d'un perdreau rôti, ce sera nécessairement un pouillard non vendable. Au mois d'août il a spéculé sur les pruneaux, en septembre il spécule sur le gibier; il compte sur l'ouverture de la chasse comme un marchand de vin compte sur la vendange.

Mais, direz-vous encore, demain la marchandise sera très-abondante, et par conséquent elle, sera peu chère. Eh bien! vous êtes dans une erreur grave, où vous resteriez probablement jusqu'à la consommation des siècles, si je n'étais pas venu là tout exprès pour vous en tirer. L'objection que vous me faites est exacte pour toute espèce de chose, excepté pour le gibier lors de l'ouverture de la chasse. Les perdreaux afflueront à la halle; mais le nombre des acheteurs est augmenté de tous les chasseurs maladroits qui, s'étant pourvus de fusils neufs, de guêtres neuves, de carniers neufs, veulent prouver qu'ils n'ont pas fait une dépense inutile. Si, le jour de l'ouverture de la chasse, on amenait à Paris tous les perdreaux, lièvres, cailles, faisans et lapins qui volent ou courent sur les terres de France, ils ne suffiraient pas aux besoins des consommateurs. Des marchands vont se placer hors barrière, attendant les chasseurs malheureux; les braconniers les guettent sur la route, au coin des bois, et là ces beaux messieurs à gants beurre frais, à barbe de bouc, remplissent leur carnier et le coffre du tilbury. La veille de l'ouverture, le braconnier fait des tournées extraordinaires; il déploie tout son arsenal de filets, de collets; il force la recette, car il sait bien que le lendemain son profit sera double; que dis-je! il sera triplement double; car il gagnera d'abord ce que la cuisinière aurait gagné, et puis, le beau monsieur faisant un marché honteux, se dépêche de payer ce qu'on lui demande, et se sauve au grand trot pour ne pas être surpris en flagrant délit. Je pourrais citer un fashionable de ma connaissance qui, la nuit, près de Saint-Mandé, acheta trente pièces de gibier, parmi lesquelles se trouvaient une douzaine de peaux de lièvres ou de lapins rembourrées de foin. Il ne perdit pas tout, car le lendemain il eut de quoi faire bien déjeuner son cheval.

Le chasseur parisien se divise en quatre catégories: 1º le bon et vrai chasseur; 2° le chasseur fashionable; 3º le chasseur épicier; 4° le chasseur de conscience. Je vais vous donner la description exacte des quatre espèces.

Paris renferme dans son enceinte continue un grand nombre de bons chasseurs, et je professe pour eux la plus haute estime. On les reconnaît de loin à la manière calme, raisonnée, réfléchie, dont ils battent la plaine, à la sévérité de leur costume, à la propreté de leur fusil sans ornement, à la beauté, à la docilité de leur chien, manoeuvrant au moindre geste, au moindre mot. Ils ne tirent jamais au hasard dans une compagnie de perdreaux, ils choisissent ceux qui sont séparés de la bande; s'ils font coup double, ce coup double est sans regret, c'est-à-dire qu'ils ne touchent que les perdreaux qu'ils tuent, se gardant bien d'en blesser d'autres qui mourraient au loin sans profit pour personne. Ils savent ménager leurs ressources en laissant de la graine pour l'année suivante. Un lièvre part à grande distance, ils ne tirent pas; à l'instant les chances sont calculées: «Il est possible que je le tue, mais il est probable que je le manquerai; si je le blesse, légèrement, il mourra peut-être, et je ne l'aurai point; ne tirons pas, je le retrouverai plus lard.» Son fusil, du calibre de 20, met des bornes aux bouffées d'ambition qui pourraient traverser son cerveau; il méprise les plus gros calibres, car il ne veut pas tout tuer en un jour; il sait que la chasse dure six mois, et qu'elle recommence l'année suivante.

Le départ pour la chasse.

Le chasseur fashionable veut tout tuer et ne tue rien; il court les champs comme un écervelé; il voudrait être à la fois dans la luzerne et dans le guéret, dans le taillis et dans les pommes de terre; il ne marche pas, il vole pour arriver partout le premier. Il a de très-beaux fusils de tous les calibres, de tous les systèmes; sa chambre est un arsenal, il pourrait y soutenir un siège. En plaine, toutes ces armes sont inoffensives, c'est le trait du vieux Priam, telum imbelle et sine ictu. Je me trompe, ces armes causent bien des ravages; déchargées à tort et à travers au milieu des compagnies de perdreaux, elles en blessent la moitié. Les belettes, les hiboux, les éperviers, ses auxiliaires obligés, saisissent les pauvres éclopés, et ce malheureux chasseur, qui rentre chaque jour bredouille, archibredouille, lui seul a dépeuplé la plaine, et cependant il chasse toujours. Croyez-vous qu'il s'amuse, à chasser? pas du tout: il ressemble à ces gamins imberbes qui fument le cigare à contre-coeur pour se donner un air féroce et surtout pour faire croire qu'ils, sont de fort mauvais sujets. Notre, fashionable chasse pour avoir le droit de paraître au salon du château en veste élégante, en guêtres bien pincées, en cravate à la Colin négligemment flottante. Il compte beaucoup sur son costume, longtemps étudié, pour faire d'affreux ravages dans les coeurs tendres et très-sensibles de nos dames. Il a raison! un sot réussit mieux avec des bottes d'un vernis irréprochable qu'un homme d'esprit avec des souliers ferrés. Aussi notre fashionable est-il la terreur des maris; mais il est la providence du budget, qu'il grossit régulièrement de 15 fr. par année, et du marchand de perdreaux, qui lui remplit tous les jours son carnier au moment du départ, moyen certain pour avoir du gibier au retour.

Le chasseur fashionable connaît le gibier rôti; chez Véry, au Café Anglais, il distingue fort bien un perdreau d'une bécasse, un lièvre d'un faisan; mais, une fois en plaine, le poil ou le plumage amenant d'autres combinaisons, toutes ses études ne sont plus assez fortes pour lui faire distinguer la chose. Un jour, je traversais la plaine Saint-Denis, j'allais à un rendez-vous de chasse à quelques lieues plus loin. Au milieu d'un champ de salsifis, je vois un beau monsieur, neuf des pieds jusqu'à la tête, luisant comme un calice, ficelé sur toutes les coutures. J'avais un chien, lui n'en avait pas. Tout à coup je l'entends tirer: pan, pan.... il court et ne ramasse rien.

«Monsieur! monsieur! me crie-t-il, ayez, la bonté d'amener ici votre chien: je viens de tuer une caille et je ne la trouve pas.»

L'Évangile a dit: «Aidez-vous les uns les autres.» Je suis bon chrétien, et je m'approche du beau monsieur.